Ces terres qui devraient nous nourrir

Mobilisation. Un escargot, ça troupe énormément

Article paru dans l’Humanité du lundi 11 Octobre 2021

Venues de toute l’Île-de-France avec à leur tête un gastéropode géant, des centaines de personnes ont exigé un moratoire sur les projets qui menacent les terres nourricières.

Il est midi et demi passé, ce dimanche, sur l’esplanade de l’Hôtel de Ville de Paris, et l’on attend encore l’escargot du nord. Parti la veille du Triangle de Gonesse, dans le Val-d’Oise, il a bivouaqué à Pantin, en Seine-Saint-Denis, mais semble avoir traîné des pieds au réveil. Arrivé du plateau de Saclay, dans l’Essonne, celui du sud a passé la nuit à Malakoff et s’est montré plus véloce ce matin, lézardant à présent au soleil devant la mairie. Discrets, les escargots d’est et d’ouest n’ont pas limacé eux non plus pour venir de Thoiry, dans les Yvelines, et du Val Bréon, en Seine-et-Marne. La convergence des coques est bien en train de s’opérer au cœur de la capitale. Déboulant des quatre coins de la région, les gastéropodes colorés traînent chacun dans leur sillage un cortège en colère, qui exige la préservation des terres nues d’Île-de-France. Jeux Olympiques, perspectives industrielles ou Grand Paris : les projets d’aménagements se sont multipliés ces dernières années, prenant place sur ce qu’il reste des terres les plus fertiles d’Europe. Les escargots et leurs troupes demandent un moratoire, et l’opportunité de rediscuter les priorités.

Cathy, la quarantaine, vit près du plateau de Saclay et a passé une partie de l’été à occuper ce que beaucoup ont déjà baptisé la « Zaclay ». Une dizaine d’exploitations agricoles sont menacées par l’arrivée de la ligne 18 du métro, dernière à naître du réseau francilien. Depuis le 22 mai, elles sont squattées, avec la bénédiction des paysans, par leurs défenseurs. « On présente ce projet de métro comme une solution à la mobilité, explique la jeune femme. En réalité, il ne répond qu’aux intérêts du BTP. » Plus de 2 600 hectares de terres sont concernés. D’autres sont menacés par l’installation du cluster scientifique Paris-Saclay, lequel, ironie des planifications, doit accueillir les nouveaux locaux d’AgroParisTech et de l’Inrae, deux pôles majeurs de la recherche agronomique.

« On parle de déchets d’origines multiples, pollués ou amiantés » 

« Cet aménagement prépare le terrain à un étalement urbain à l’heure où l’enjeu serait de lutter contre », déplore Cathy. Ce n’est pas le seul souci. Les remblais issus des excavations nécessaires à la réalisation du métro soulèvent également des questions. « Personne ne sait vraiment quoi faire de ces déchets, et des communes censées en hériter se battent aujourd’hui contre cette perspective. » Dans le même temps, les lignes ­historiques B et D du RER se délitent faute d’investissements, estiment les manifestants.

Saclay n’est pas seule à s’embourber dans les déchets. Thoiry a elle aussi son lot. De ce côté ouest de l’Île-de-France, aucun projet d’infrastructure n’est en cours, si ce n’est la réalisation d’une pâture à bisons. Elle sera installée sur des buttes, elles-mêmes érigées grâce à 400 000 m3 de déchets. « On parle de déchets d’origines multiples, potentiellement pollués ou amiantés », précise Philippe Heurtevent, responsable de Sauvons les Yvelines. Ces 700 000 tonnes de détritus seront étendues sur 5 hectares de terres aujourd’hui cultivées. Ils ne seront pas les premiers : depuis 2006, 15 hectares de terres arables ont déjà été recouverts par 1,2 million de déchets.

La planification d’une gare au beau milieu des champs demeure

De l’autre côté de Paris, complètement à l’est, le Val Bréon se bat contre une extension urbaine. « Elle avait été programmée dans le cadre de l’extension d’une ligne RER, explique Jane Buisson, secrétaire générale de FNE-Seine-et-Marne. La gare a disparu des plans, mais le projet urbain est maintenu. » S’il se réalise, 150 hectares de terres nourricières disparaîtront, déplore la militante.

L’histoire ressemble comme deux gouttes d’eau à qui se passe côté nord, sur le Triangle de Gonesse. Longtemps, le projet de mégacomplexe commercial EuropaCity a été la principale menace. La mobilisation a fini par l’écarter, mais la planification d’une gare au beau milieu des champs demeure.

Jardins ouvriers à Aubervilliers, ou Aire des vents à Dugny : au nord, toujours, d’autres morceaux de verdure sont sous le joug d’infrastructures prévues dans le cadre des JO 2024. Moins de 10 hectares au total, pas grand-chose comparé à tout le reste. « Mais pour les habitants, ce sont des lieux où se ressourcer et où se retrouver », insiste Jean-Marie Baty, responsable au Mouvement national de lutte pour l’environnement (MNLE) Île-de-France, qui crie presque pour se faire entendre. Sur l’esplanade de l’Hôtel de Ville, l’escargot porte-drapeau de ces batailles a fini par débarquer en musique.

Chaque année, 1 500 hectares de terres agricoles disparaissent d’Île-de-France.

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