La mairesse et la grutière

Nous utilisons régulièrement l’écriture dite « inclusive » dans nos différents écrits, au grand dam de certains (plutôt masculins..), et malgré le fait que cela nous handicape dans le comptage des signes de notre tribune municipale…  Notre langue évolue pour rendre davantage visibles les femmes. Tant mieux !

Brigitte Grésy, présidente du Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes réagit à la proposition de loi visant à interdire l’usage de l’écriture inclusive dans l’administration et les services publics.

Une soixantaine de parlementaires, majoritairement issus des rangs macronistes et de LR, ont déposé mardi soir à l’Assemblée nationale une proposition de loi « portant interdiction de l’usage de l’écriture inclusive pour les personnes morales en charge d’une mission de service public ».

Brigitte Grésy, la présidente du HCE, également agrégée de grammaire, estime que « l’écriture égalitaire » est déjà d’usage et qu’il est « très important de rendre visible les femmes dans la langue car elle cimente notre corps social ».

Comment réagissez-vous à la proposition de loi LaREM visant à interdire l’écriture inclusive dans les documents administratifs ?

Brigitte Grésy Cette proposition de loi estime que la forme masculine est une forme générique, soit l’équivalent du neutre. Or tous les psycholinguistes en constatent l’échec parce que c’est en fait toujours le masculin spécifique que l’on entend, c’est-à-dire un homme et non pas une femme. Beaucoup d’enquêtes montrent que lorsqu’une femme lit une offre d’emploi, elle candidate moins à la lecture d’un masculin générique, même accompagner du H/F, que si on met par exemple « cherche mécanicien ou mécanicienne ». Le seul fait que les femmes se sentent destinataires du message implique qu’elles y adhèrent beaucoup plus. Il est très important de rendre visible les femmes dans la langue car elle cimente notre corps social, elle donne à voir sa composition. C’est pour cela que, nous, nous appelons cette écriture, l’écriture égalitaire.

Les signataires de la proposition de loi évoquent la Constitution qui dispose que « la langue de la République est le français », cela est-il incompatible à vos yeux avec une évolution de la langue ?

Brigitte Grésy Au contraire. De toute façon, la langue a d’ores et déjà évolué. Ils ne pourront pas revenir en arrière, ils pourront juste essayer d’empêcher l’usage du point milieu ou final, parce que ce n’est effectivement pas immédiat. Mais l’écriture inclusive va au-delà de ce point. Mettre la marque du féminin pour les noms de métiers et de fonction pour les documents officiels est inscrit dans une circulaire de 2017 du premier ministre, cela est acté. L’écriture inclusive de fait est là déjà. De même, lors d’un discours, le président de la République lui-même dit « citoyens et citoyennes », « tous et toutes ». Il ne vient plus à l’esprit de quiconque de dire seulement « messieurs » devant une assemblée. Dans ces adresses on redouble toujours, même au plus au niveau de l’État.

Selon ses détracteurs, cette écriture exclurait les plus en difficultés avec la lecture ou encore pour les aveugles…

Brigitte Grésy On apprend à des générations d’enfants l’imparfait du subjonctif, l’accord avec les verbes pronominaux, des orthographes hallucinants comme le – x au pluriel pour certains mots en – ou. Comment osent-ils dire que cela gênera davantage les dyslexiques ? La langue française est merveilleusement difficile. Elle mérite que l’on se coule en elle pour retrouver toutes ces subtilités qui donnaient aux hommes et aux femmes la même chance d’y vivre côte à côte. Et cela ne passe pas seulement par le point milieu dont certains disent qu’il est compliqué pour la lecture du braille par les malvoyants, bien qu’il suffirait d’une manipulation dans les logiciels pour régler ce problème.

Le HCE est l’auteur d’un guide pratique « pour une communication publique sans stéréotype de sexe » publié pour la première fois en 2015. Que préconisez-vous en matière « d’écriture égalitaire » ?

Brigitte Grésy Courant mars, une actualisation de notre guide sortira. Elle vise à plus de simplification de cette écriture. Par exemple : « messieurs et mesdames les député.es », et non plus « député.e.s ». Au passage, on peut très bien utiliser un point final au lieu du point milieu qui implique une manipulation un peu compliquée des claviers. Cela fonctionne pour tous les noms qui ont pratiquement le même radical. Pour les autres, il nous faut redoubler, comme pour « auteur et autrice », comme le font les Québécois, sans se poser de questions. On peut également utiliser le langage épicène, par exemple « tous les membres de cette congrégation ». Au-delà, nous voulons encourager la réappropriation de la langue de nos ancêtres. Avant les oukases de grammairiens du XVIIe siècle – cela a commencé avec Vaugelas -, tout était féminisé. On disait la mairesse, la grutière… Et on accordait comme on voulait, en général avec le mot le plus proche. « Que les hommes et les femmes sont belles », écrivait Racine. Nous invitons à écouter l’usage, les femmes, cette langue qui est en train de bouger à toutes allures et à accepter que les hommes et les femmes soient côte à côte dans la langue. Le français évolue dans le sens de cette reconnaissance. Aller contre ce mouvement est problématique.

Entretien réalisé par Julia Hamlaoui, paru dans l’Humanité du 25 février 2021

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s