Tout ce qui est humain est nôtre

Julien Lauprêtre, une vie de fidélité et d’engagement

Article d’ Olivier Chartrain, paru dansl’Humanité

Décédé ce vendredi matin 26 avril à Paris à l’âge de 93 ans, Julien Lauprêtre présidait aux destinées du Secours populaire français depuis 1955. Un destin marqué du sceau du combat pour la solidarité et la dignité.

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Interrogé en 2003 par notre journal, Julien Lauprêtre citait le grand poète chilien, Pablo Neruda : « J’avoue que j’ai vécu ». Et quelle vie, en effet ! fut celle de celui qui vient de s’éteindre à Paris, à 93 ans, alors qu’il était hospitalisé à la suite d’une chute. Entré au Secours populaire français en 1954 « pour quelques semaines » comme secrétaire administratif, il en était devenu secrétaire général un an plus tard, puis président en 1985. Ces « quelques semaines » se sont transformées en 65 ans au service d’une des plus grandes associations françaises de solidarité, qui compte aujourd’hui, sous son impulsion, 80 000 bénévoles et plus d’un million de donateurs.

Ce véritable « titi » parisien naît le 26 janvier 1926 dans le 12e arrondissement, où il vivait toujours. Son père, Jean, blessé au cours de la Grande-Guerre, est cheminot et communiste ; sa mère, Marie, travaille dans une conserverie de poisson. Il a 10 ans en 1936 : c’est l’année du Front populaire et des premiers congés payés. Il part en colonie de vacances à l’Île de Ré avec le Secours ouvrier international – branche sociale du Secours rouge, qui deviendra le Secours populaire français en 1945. Il n’y fait pas seulement la connaissance de Jeannette, qui deviendra 10 ans plus tard sa femme : il y découvre la mer, qu’il n’avait jamais vue, et en même temps d’autres enfants de son âge dont les parents, Allemands, Espagnols, Italiens, ont été chassés de leurs pays par les régimes fascistes qui s’y étaient installés.

À cet égard rien ne rendait plus fier le président du SPF que de voir des enfants palestiniens et israéliens, hébergés séparément, insister pour être finalement rassemblés ; ou des enfants marocains et sahraouis jouer au foot ensemble.

Autant dire que dès son plus jeune âge, on distingue déjà certaines des grandes lignes de son action à la tête du Secours populaire : combat pour le droit de tous aux vacances, à travers les « Journées des oubliés des vacances » organisées chaque année au mois d’août pour les enfants – et maintenant les familles – qui n’ont pu partir ; et volonté de faire se rencontrer des enfants de tous pays, manifestée par la création en 1992 de Copain du monde, qui essaime des clubs sur tous les continents et organise chaque été des « villages » où des enfants de Palestine, du Maroc, du Japon, de Madagascar… viennent à la rencontre de leurs copains français. À cet égard rien ne rendait plus fier le président du SPF que de voir des enfants palestiniens et israéliens, hébergés séparément, insister pour être finalement rassemblés ; ou des enfants marocains et sahraouis jouer au foot ensemble.

Mais une autre expérience, bien plus dramatique, a façonné Julien Lauprêtre. Son certificat d’études en poche, il devient ouvrier miroitier. Nous sommes en 1940, la France est envahie par les armées nazies. La suite, il la racontait à l’Humanité en 2004 : « J’avais formé, avec des copains lycées, un groupe dans le 12e arrondissement de Paris. Nous faisions des actes de résistance isolés, sans directive aucune. Jusqu’à ce qu’un contact soit établi avec la Jeunesse communiste, organisation illégale bien sûr. Là, nos actions sont devenues plus efficaces contre l’occupant nazi. J’ai été arrêté le 20 novembre 1943. J’ai été pris en charge par les brigades spéciales de la préfecture de Paris – j’ai d’ailleurs toujours eu affaire à des Français, n’en déplaise à Papon. Dans ma cellule, il y avait un homme enchaîné qui m’a demandé pourquoi j’étais là. On m’avait bien sûr prévenu de la présence de mouchards dans les prisons, alors j’ai répondu que je ne savais pas mais que j’étais accusé d’actes anti-allemands. L’homme m’a dit : « Toi, tu vas t’en sortir, il faut continuer la lutte. Moi, je suis foutu, je vais être fusillé, je regrette de ne pas en avoir fait assez… Faut être courageux, tu as l’avenir devant toi. » » Trois mois plus tard, lors de son transfert vers une autre prison, le jeune Julien aperçoit sur les murs de Paris la tristement célèbre Affiche rouge, et identifie alors le visage de celui dont il a partagé la cellule : Missak Manouchian.

« Je suis un miraculé. Je m’appelle Lauprêtre, je ne suis pas croyant, mais je devrais m’y mettre ! »

Remis en liberté surveillée en mars 1944, il entre dans la clandestinité pour échapper au STO (Service du travail obligatoire) et part se cacher en province. Il revient à Paris en juin, après le Débarquement, puis participe comme jeune communiste – il le restera toute sa vie – au soulèvement de la ville, en août. Chargé de récupérer des armes, il échappe de peu à la mort lorsqu’une patrouille allemande le met en joue, sauvé par l’arrivée d’une patrouille de FFI (Forces françaises de l’intérieur). Racontant cette anecdote en 2016 à nos confrères de Politis, cet athée assumé y faisait montre d’un humour qui ne le quittait guère : « Je suis un miraculé. Je m’appelle Lauprêtre, je ne suis pas croyant, mais je devrais m’y mettre ! »

Embauché un moment comme assistant du député communiste Raymond Guyot, c’est donc au cours du terrible hiver 1954, celui de l’appel de l’abbé Pierre, qu’il est appelé à venir renforcer les rangs du Secours populaire. Tout au long de son action, il s’efforcera de combattre l’opposition, jugée artificielle, entre action politique et action humanitaire, comme il l’expliquait en 2007 dans l’Humanité Dimanche : « Aider en urgence ceux qui en ont le plus besoin, c’est énorme pour ces personnes. Quand on n’est pas concerné, cela peut sembler accessoire. Ce n’est pas du tout le cas quand vous êtes au fond du trou. Nous tenons les deux bouts de la chaîne, la solidarité populaire indispensable pour la sauvegarde d’urgence des personnes et l’action pour que les pouvoirs publics prennent les mesures visant à supprimer les causes de la pauvreté. » La plus grande fierté de celui qui définissait aussi le « Secours pop » comme un « aiguillon » pour mettre les pouvoirs publics devant leurs responsabilités, c’était de constater que ceux qui avaient un jour eu besoin de cette solidarité devenaient ensuite des adhérents actifs de l’association.

 « Les pauvres ne doivent pas baisser la tête »

Alors que sous son impulsion le Secours populaire devenait une association gigantesque, entraînant dans son action stars et multinationales, présidents de la République et champions sportifs, il ne manquait pas de rappeler, aussi, que parmi tous ceux-là, « le premier fut l’Huma ». « Aussi loin que remontent mes souvenirs », racontait-il, « je revois mon père Jean apporter l’Huma à la maison. Jusqu’à son dernier souffle, il l’a diffusé place Rambouillet, son quartier du 12e arrondissement. » Un long compagnonnage grâce auquel notre journal, de reportages en appels à la solidarité, de numéros solidaires en hors-séries spéciaux, a permis à ses lecteurs de partager les combats du Secours populaire, en France comme à l’autre bout de monde, pour parer aux catastrophes naturelles ou venir au secours des victimes de conflits.

Julien Lauprêtre a passé des années à dénoncer et combattre ce qu’il nommait le « raz-de-marée de la pauvreté », qui n’a cessé de prendre de l’ampleur, sans jamais baisser les bras ni perdre l’espoir, suivant en cela scrupuleusement le conseil de Manouchian. Celui qui répétait que « les pauvres ne doivent pas baisser la tête » part en étant certain qu’ils sont des milliers après lui pour continuer à porter ce combat. Et un jour, le remporter.

3 réflexions sur “Tout ce qui est humain est nôtre

  1. Julien Lauprêtre : l’humanité faite Homme

    La nouvelle est tombée comme la foudre. Julien Lauprêtre s’en est allé après une vie d’une incroyable densité consacrée, dédiée, destinée à la défense des plus humbles. Nous savions son corps affaibli par l’âge mais restions fascinés par sa vivacité d’esprit, son sens indéfectible de l’engagement que le poids des années, loin d’émousser, avait au contraire fortifié. Cette inlassable énergie à combattre l’injustice valait pour nous éternité. Comment la mort pouvait-elle venir à bout d’un aussi robuste morceau d’humanité ?

    Julien était la bonté faite homme, la droiture incarnée, le dévouement personnifié. Né dans une famille ouvrière et communiste engagée dans le combat politique et syndical, il fit très jeune l’apprentissage de l’engagement. L’occupation nazie et la collaboration vichyste furent pour ce jeune homme de 16 ans, l’occasion de mettre en pratique son obstination à combattre et à lutter, inculquée par les luttes ouvrières. Quelle audace fallait-il pour monter à la fleur de l’âge un réseau de Résistance ! Julien en savait le prix, lui qui fut arrêté en 1943 par la sinistre Brigade spéciale qui s’était faite pour spécialité de traquer les résistants communistes. « Moi je suis foutu, je vais être fusillé, mais toi il faut que tu fasses quelque chose d’utile et que tu rendes la société moins injuste… », lui confia Missak Manouchian, poète arménien fondateur des Francs Tireurs et Partisans de la Main d’Œuvre Ouvrière Immigrée, emprisonné à ses côtés. Ces mots passés en témoin marquèrent au fer rouge son existence, contribuant à définir 70 années de militantisme et de combats contre les injustices.

    Julien s’engagea à la Libération dans son Parti, tout en reprenant son activité d’ouvrier miroitier, « tailleur de glace », comme l’on disait alors. En 1951, le député communiste Raymond Guyot lui propose d’intégrer son secrétariat avant que le Secours Populaire Français ne sollicite ses compétences. Après avoir été secrétaire administratif de cette organisation née sur les cendres de l’occupation et de la barbarie nazie, Julien en prit rapidement la tête. Aussitôt il entreprit d’en faire la puissante association qu’elle est devenue au fil des ans, donnant toute son ampleur à sa devise « Tout ce qui est humain est nôtre ».

    Elu en Comité central du parti communiste au 1966, il y défendit une idée originale et moderne des organisations dites de « masse » en insistant sur leur nécessaire indépendance et leur spécificité, tout en nourrissant par « un communisme en actes » la perspective révolutionnaire. Julien avait une haute idée de sa mission que rien ne saurait flétrir. Son parti lui laissa, avec Georges Marchais et son ami Paul Laurent, toute latitude pour la réaliser. Il s’agissait avant toute autre considération de porter assistance et secours à toutes les âmes humaines qui en manifestent le besoin. Mais ce combat a toujours été insociable de celui pour la liberté, la démocratie, de la culture : « Peut-on espérer que les hommes prennent leur destin en main s’ils n’ont pas un maximum de liberté ? » se plaisait-il à dire.

    Il installa rapidement le Secours populaire dans les combats internationalistes, portant assistance aux familles des combattants et réfugiés d’Espagne, du Portugal, de Grèce ou du Chili, participant activement aux campagnes internationales contre les dictatures néofascistes, jusqu’à s’investir personnellement pour la libération des prisonniers politiques condamnés à une mort certaine. Cet engagement se doubla d’une intense compagne pour concrétiser ce droit aux vacances gagné de haute lutte par le Front populaire, d’une autre pour récolter et distribuer les surplus alimentaires, une suivante pour que des « Pères Noëls Verts » puissent égayer les Noëls des plus pauvres. Des milliers d’enfants d’ouvrier et des familles populaires s’en souviennent encore, émus et reconnaissants. Cette orientation fut une éclatante réussite au bénéfice de millions de personnes comme du mouvement social et transformateur, et permit au SPF de gagner une aura internationale.

    Le succès du SPF tient alors à la formidable capacité d’innovation impulsée par Julien : déléguer l’initiative au niveau local, être à l’affût des besoins humains, inventer de nouvelles formes de solidarité, créer des liens et des passerelles entre toutes les associations de solidarité, construire avec les ceux qui croient au ciel comme avec ceux qui n’y croient pas, enfoncer à coups d’arguments les portes médiatiques et institutionnelles fermées, rendre incontournable l’effort de solidarité jusque au sein de l’Union européenne et « mondialiser la solidarité » selon son expression. Cette épuisante détermination rendait à chaque fois Julien plus ardent, plus heureux, plus combatif. Quel exemple !

    Ces dernières décennies, Julien aura eu à cœur de fonder les « villages des copains du monde » qui réunissent des milliers d’enfants du monde entier dans des dizaines de villages en France et en Europe pour mettre les cultures en partage et élaborer un « programme de solidarité » dont chaque enfant deviendrait l’ambassadeur.

    Pour « mondialiser la solidarité » Julien parcourut, parfois à l’insu de son entourage, le monde entier pour de ses yeux voir la misère comme la solidarité générée par les guerres, les famines et les catastrophes, de la Palestine à Haïti, de la Chine au Sri Lanka, du Maroc au Japon, …

    Il fut également un dirigeant assidu et exigeant du Parti Communiste jusqu’à son retrait du Comité national en l’an 2000, travaillant notamment à l’élaboration des politiques de solidarité.

    J’ai eu l’honneur de travailler avec lui au Parlement européen lors la dernière mandature pour maintenir contre l’avis de la Commission européenne le Programme Européen d’Aide alimentaire aux plus démunis. Les initiatives prises en commun ont permis de gagner une précieuse victoire au bénéfice des 170 millions d’européens condamnés à la pauvreté.

    C’est enfin un ami précieux que je perds aujourd’hui. Julien ne loupait aucune fête de l’Humanité, participant activement à ses moments forts, nourrissant la fête, avec l’organisation qu’il présidait, d’une présence active. Nos échanges étaient toujours passionnants. Julien avait un esprit libre débarrassé des postures qui lui permettait d’avancer comme de nourrir le combat progressiste.

    A son initiative, le Secours populaire a noué de forts partenariats avec L’Humanité pour animer les campagnes de dons et porter haut les idées de solidarité. Ces partenariats se sont, par la suite, élargis à de nombreux médias, contribuant de manière décisive au rayonnement du SPF.

    Nous mettons en partage notre tristesse avec le million d’adhérents de son organisation, ses 80 000 bénévoles, les dizaines de millions de personnes qui à travers le monde on croisé l’action et la générosité du Secours populaire. Formons le vœu que cette perte immense se transforme en héritage fructueux ! A sa famille et à ses proches nous adressons nos pensées les plus chaleureuses et fraternelles.

    « Je me considère un peu comme une feuille qui tombe de l’arbre pour faire du terreau. Et la qualité du terreau dépendra de celle des feuilles » écrivait Jacques Decour avant de succomber aux balles allemandes. Nul doute que Julien nourrira dans les temps qui viennent le terreau qui fertilisera des lendemains solidaires.

    Patrick le Hyaric

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