Une République démocratique, sociale et universelle

Commune de Paris. Roger Martelli : « Une montée au mur festive et populaire »

Roger Martelli, historien, coprésident de l’association des Amis de la Commune est interrogé par Diego Chauvet pour l’Humanité. Il vient de publier « Commune 1871. La Révolution impromptue » aux éditions Arcanes 17.

Pour le 150e anniversaire de la Commune de Paris, plus de cent organisations ont appelé à un rassemblement et un défilé depuis la place de la République, samedi.

Cette année, la montée au mur des Fédérés commencera par un rassemblement à 10 heures, samedi 29 mai, sur la place de la République, où auront lieu des prises de parole, des animations et un pique-nique. Le cortège s’élancera ensuite à 14 heures en direction du Père-Lachaise. Un rendez-vous pour affirmer que, cent cinquante ans après, « la Commune n’est pas morte », détaille le coprésident de l’association des Amis de la Commune Roger Martelli.

Chaque année a lieu la montée au mur des Fédérés. Quel est le sens de cette initiative ?

Roger Martelli L’habitude a été prise en 1880 de se retrouver au cimetière du Père-Lachaise devant le mur des Fédérés, où 147 combattants de la Commune ont été fusillés et enterrés le 27 mai 1871, vers la fin de la « semaine sanglante » (21-28 mai 1871). C’est le parti de Jules Guesde, un des premiers partis ouvriers français, qui décide de faire de ce moment et de ce lieu une occasion de se retrouver pour exalter la force du combat socialiste et ouvrier. À partir de là, chaque année à la fin du mois de mai, les héritiers affirmés de la Commune ont pris l’habitude de « monter au mur » pour exalter sa mémoire et celle de ses combattants massacrés.

Les manifestations commémoratives de la Commune ont connu des affluences massives dans le passé, et notamment à l’époque du Front populaire. Elles se sont maintenues au fil des ans, même de façon plus modeste. Cette année, nous avons pensé qu’il convenait de donner un relief particulier à cette montée au mur. Ce sont donc plus de cent organisations qui se sont associées et réunies à plusieurs reprises pour envisager une matinée festive sur la place de la République, puis une manifestation en cortège vers le Père-Lachaise jusqu’au mur emblématique. Une manière de dire, avec plus de relief encore que d’habitude, que « la Commune n’est pas morte ».

Cette année, vous avez appelé à en faire l’occasion d’« un élan populaire et festif ». Pourquoi ce choix ?

Roger Martelli Nous l’avons voulu parce que c’est une année marquante – un cent cinquantenaire. Nous l’avons voulu aussi parce que les adversaires traditionnels de la Commune ont décidé de retrouver une hargne et un élan anticommunards que l’histoire avait semblé éloigner de nous. Alors que l’Assemblée nationale avait décidé heureusement, en 2016, de réhabiliter rétrospectivement les communard-e-s condamné-e-s et de réintégrer positivement la Commune dans l’histoire nationale, les adversaires historiques de la Commune, les versaillais d’aujourd’hui, retrouvent de la voix pour déverser sur elle des tombereaux de boue.

Nous avons voulu donner à notre propre voix une force suffisante pour couvrir celle des descendants assumés des bourreaux. Mais nous avons voulu lui donner une forme dans l’esprit émancipateur qui fut celui des communard-e-s : un moment de lutte achevé dans le plus grand bain de sang de l’histoire civile française contemporaine, mais aussi un moment de liberté et de fête, où les humbles accédaient enfin à la reconnaissance et à la dignité. La Commune fut un combat sans merci, mais ce fut aussi un moment de fierté et de joie. Alors que tant d’ombres planent sur nos sociétés plongées dans l’incertitude et parfois l’angoisse, c’est cette confiance dans le peuple que nous redirons dans la rue en cheminant vers le Père-Lachaise.

Bien sûr, la pandémie aura marqué de son empreinte l’événement et limité l’ampleur de la fête dont nous rêvions au départ. Mais l’anniversaire de l’événement n’aura pas été réduit au silence. Beaucoup d’activités collectives ont eu lieu déjà et d’autres auront lieu encore. Samedi devrait être un temps fort de cette affirmation joyeuse, une fois de plus lancée à tous les vents.

Parmi toutes les commémorations auxquelles il s’est joint, Emmanuel Macron a refusé celle de la Commune de Paris. Pourquoi selon vous ?

Roger Martelli Emmanuel Macron aurait pu, en saluant la Commune, réintégrer une pièce de l’histoire populaire dans le grand mémorial de la République et de la nation. Il ne l’a pas fait. Tant pis. La Ville de Paris le fait. Tant mieux…

Une belle occasion a été manquée. Que voulaient les actrices et acteurs de la Commune au printemps de 1871 ? Que la République ne soit pas fermée aux plus modestes, mais qu’elle soit enfin universelle et que, ce faisant, elle soit pleinement égalitaire, démocratique et solidaire, comme l’y incite sa devise, adoptée en 1848, de « liberté, égalité, fraternité ». Ces femmes et ces hommes qui avaient pris les armes pour défendre Paris avaient pour seul crime d’avoir voulu d’une « République démocratique, sociale et universelle ».

L’anniversaire aurait permis de mettre fin à l’exclusion officielle de la mémoire de ces dizaines de milliers d’individus, le plus souvent d’origine modeste, qui s’engagèrent pour que la devise de la République ne soit pas que des mots. Ils le payèrent cher. La République officielle aurait pu les réintégrer dans la grande histoire républicaine. Celle d’Emmanuel Macron a préféré suivre ceux qui préféraient l’homme du coup d’État de brumaire à la Commune. On ne demandait pas au président de célébrer, mais à tout le moins de commémorer. Il a préféré le silence. Mais du coup, il a laissé le terrain aux aboyeurs du camp d’en face. Double injustice par laquelle la République officielle d’aujourd’hui entérine par son silence la mitraille de la République conservatrice d’hier. Elle a tort : les munichois finissent toujours par payer les additions.

Illustrations de Dugudus, dans son ouvrage « Nous la commune » et de la BD « le cri du peuple »

À l’assaut du ciel

Il y a 150 ans, la semaine sanglante mettait fin à l’expérience de la Commune de Paris.

Pour autant, la Commune n’est pas morte ! À l’assaut du ciel, pendant ses courts soixante-douze jours, son « espoir mis en chantier » reste bien vivant. « Première bataille rangée du travail contre le capital » selon Jean Jaurès, la Commune de Paris nous inspire toujours.

La Commune a osé, réalisé, échoué, a été réprimée dans le sang et l’exil. Mais en sa courte vie, elle a ébauché tant de choses. Suffrage universel (mais masculin uniquement !), élections libres, séparation de l’église et de l’État, école publique et laïque gratuite, organisations syndicales, interdiction de la prostitution, reconnaissance de l’union libre, liberté de la presse, coopératives ouvrières, salaire minimum, diminution du temps de travail, expérimentations de formes de démocratie directe… tant de sources de progrès démocratiques futurs…Dans bien des domaines, la Commune fut à l’avant-garde. Elle a mis en avant le rôle des femmes, associé les artistes, les étrangers… et surtout montré la capacité révolutionnaire des travailleurs organisés.

Le samedi 29 mai 2021, nous célébrerons les 150 ans de la Commune, par une montée au mur  des fédérés. À partir de 10 heures, sur la place de la République, animations, spectacles, prises de parole, pique-nique. À 14 heures, départ du cortège populaire en direction du Père-Lachaise.

Quelques ouvrages sur la Commune

« Commune de 1871, la révolution impromptue », de Roger Martelli, aux éditions Arcanes 17

« Nous la commune », illustrations de Dugudus et textes d’Hugo Rousselle ; autoédition

« Vive la Commune », de Michèle Audin et Patrick Marchand ; éditions du Caïman

« Le banquet des affamés », de Didier Daeninckx, Gallimard

« Les damnés de la Commune », BD en 3 volumes de Raphaël Meyssan, éditions Delcourt

Hors-série de l’Humanité : « un espoir mis en chantier »

La Commune en chansons

Vive la Commune d’Eugène Chatelain

La Commune de Jean Ferrat  

La semaine sanglante par Francesca Solleville  

L’Internationale de Eugène Pottier, par Marc Ogeret

Le temps des cerises, par Noir Désir

En savoir plus

Les amies et amis de la commune de Paris 1871

Illustrations tirées du livre de Dugudus

Vive la Commune !

La Ville de Paris va lancer une série d’événements pour marquer le 150e anniversaire de la Commune, à partir du 18 mars, date de début du soulèvement populaire de 1871.

Lu dans le JDD (mais il y a aussi un numéro spécial de l’Humanité sur la Commune !)

Les silhouettes de 50 communards comme Louise Michel et Gustave Courbet, dessinées par Dugudus, seront exposées dans Paris le 18 mars.

Cinquante communards tenus par 50 Parisiens d’aujourd’hui. Le 18 mars, date du premier jour de l’insurrection de 1871, des silhouettes grandeur nature de figures historiques comme Louise Michel ou de personnages inconnus comme la brancardière Hortense Machu seront dressées au pied du Sacré-Cœur. Une façon de marquer l’anniversaire du début de ce soulèvement populaire.

Près d’une cinquantaine d’événements sont prévus dans Paris, jusque fin mai, pour rappeler les neuf semaines de la Commune : lectures de textes, chansons, conférences… La plupart de ces temps forts auront lieu en plein air, en raison du contexte sanitaire, comme cette exposition élaborée par le comité d’histoire de la Ville de Paris. Des représentations de théâtre immersif seront organisées dans l’espace public. Le 2 avril, le procès de Louise Michel sera rejoué par des acteurs dans la mairie centrale, et filmé pour une retransmission en ligne.

La municipalité y consacre 70.000 euros, essentiellement en subventions à des associations. C’est justement l’octroi d’une aide aux Amies et Amis de la Commune de Paris 1871 qui a provoqué une passe d’armes entre droite et gauche lors du Conseil de Paris de février. Rudolph Granier, élu LR du 18e, s’était insurgé contre une subvention à cette association qui, selon lui, « glorifie les événements les plus violents de la Commune« , comme les incendies de l’Hôtel de Ville et des Tuileries.

Laurence Patrice, adjointe (PCF) d’Anne Hidalgo chargée de la mémoire et du monde combattant, précise au JDD qu’il ne s’agit pas d’une célébration ou d’une commémoration, « à la connotation un peu mortuaire« , dit-elle, mais « d’évoquer ce moment historique et de lui redonner son sens dans l’histoire de Paris« .

« Au-delà des violences dans les deux camps, mais qui ont fait des milliers de morts chez les communards [plus de 7.000 morts lors de l’écrasement de l’insurrection fin mai 1871], nous voulons montrer l’expérience de démocratie sociale qui a eu lieu pendant ces quelques semaines, explique l’adjointe. Les Parisiennes et Parisiens ont pris des décisions qui ont encore un écho aujourd’hui, comme l’égalité salariale entre femmes et hommes, la séparation de l’église et de l’État, la réquisition de logements libres. » Et d’ajouter : « Bien souvent, le grand public ne connaît que le nom de Louise Michel, nous voulons faire émerger d’autres personnalités.« 

Les 50 silhouettes, dessinées par l’affichiste Dugudus, joueront le rôle d’ambassadeurs itinérants dans Paris, puisqu’elles seront accrochées devant l’Hôtel de Ville, la gare de l’Est, etc. Des textes, écrits par l’historien Hugo Rousselle, présenteront ces communards célèbres – comme le peintre Gustave Courbet, l’écrivain Jules Vallès, le photographe Nadar – ou d’autres oubliés.

Dugudus, 33 ans, a respecté les détails historiques des costumes, notamment de gardes nationaux, en lien avec des conservateurs du musée de l’Armée, « jusqu’aux gâchettes des pistolets! » Pour les visages, il a cherché des photos, souvent un cliché unique, celui pris par les forces de l’ordre lors de l’arrestation des insurgés. Hugo Rousselle et lui ont ajouté le personnage anachronique de Gavroche et le poète Rimbaud (dont on ne sait s’il a participé à la Commune). « Tous sont représentés avec un cerne noir pour mieux ressortir, dit-il, et en couleur pour les rapprocher de nous.« 

Il y a cinquante ans, l’artiste Ernest Pignon-Ernest installait des pochoirs de gisants à Montmartre pour rappeler la Semaine sanglante. Dugudus veut plutôt mettre en avant « l’esprit festif du début de la Commune« .

Écouter ici un entretien avec Dugudus