Natacha Polony, comment sauver l’école et les contradictions du maire de St Gratien
Natacha Polony était invitée à St Gratien à une conférence débat mardi 11 février salle Georges Brassens.

On nous avait mis en garde : « les salons de la Princesse Mathilde étaient surtout fréquentés par des intellectuels marqués à droite » – Franz Olivier Giesbert et Nicolas Vannier avaient été les derniers invités – voire dit qu’« elle était » réactionnaire « par certains côtés ».
Tout d’abord, nous ne sommes pas sectaires.
D’autant que nous avions déjà écouté Natacha Polony au siège du PCF, place du Colonel Fabien, le 8 janvier dernier, à l’occasion d’une soirée hommage aux victimes de l’attentat contre Charlie Hebdo et l’Hyper Casher de Vincennes. Elle animait et participait à un débat entre notamment Fabien Roussel et Richard Melka (cf. photos ci-dessous en fin d’article).
Nous sommes donc allés écouter Natacha Polony mardi soir, sur un sujet qui nous tient à cœur : Comment sauver l’école ?
Ce qui jeudi soir, au Conseil municipal, nous a permis de constater l’ampleur des contradictions de M. le maire et de son équipe municipale sur le sujet de l’éducation [ce qui fera l’objet d’un deuxième article rendant compte du conseil municipal].
La conférence de Natacha Polony était charpentée. Il y avait de la substance dans ses propos. En un peu plus d’une heure d’exposé, elle a abordé beaucoup de sujets, certains très rapidement (on aurait pu y passer la soirée), d’autres de façon factuelle, et illustrés par sa propre expérience d’enseignante, puisqu’avant d’être journaliste et essayiste, pendant une dizaine d’années elle a été enseignante. Tout d’abord à Épinay (en collège si on a bien compris) puis dans le supérieur à Léonard de Vinci.
Elle a ensuite débuté une carrière de journaliste, d’abord comme spécialiste des questions d’éducation.
En guise d’entrée en matière, N. Polony a dit que les débats sur l’école dans les médias étaient affligeants : Pour ou contre l’uniforme à l’école ? Faut-il changer les rythmes scolaires ? etc. n’étaient pas des thèmes à la hauteur au regard des enjeux.
Qu’est-ce que l’école ? À quoi sert l’école ? L’école est un sujet éminemment politique !
L’école est un pilier de la République Française. L’école n’est pas un service public au sens d’une « prestation de services ». Ce n’est pas quelque chose que l’on consomme. C’est bien plus que cela : c’est une institution de la Nation. Elle n’est pas seulement au service des individus. L’école est le creuset de la Nation.
Dire que l’on ne peut pas réformer l’école, c’est faux. L’école a connu beaucoup de réformes et les enseignants ont accepté beaucoup de réformes toujours venues du haut. L’une remplaçant l’autre. Sans évaluation de leurs résultats.
Les années 80/90 ont été des années de transformations majeures, qui se sont inscrites dans le projet européen à visée libérale : l’école doit être un service rendu aux entreprises (cf. Stratégie de Lisbonne de l’UE[1]). Il ne s’agit plus de transmettre des savoirs mais plutôt des compétences.
C’est une vision utilitaire – utilitariste – de l’école qui l’a emporté. Le rôle de l’école est dans cette logique libérale est de « fournir des travailleurs, adaptables, recyclables qui vont pouvoir interagir ».
On s’est éloigné du projet d’émancipation. C’est ce qui a guidé les différentes lois sur l’école entre 1985 et 2024. La droite et la gauche ont toujours fait la même politique en matière d’école.
Et malgré toutes ces réformes, l’école française ne va pas bien. C’est le ventre mou des maux de la société française.
L’école connait une baisse du niveau. Ce que révèlent les enquêtes du type Pisa. Ce n’est pas nouveau.
Déjà dans les années 90, le phénomène était identifié. Mais il ne fallait pas en parler au sein de l’Éducation Nationale. J’avais déjà vu niveler par le haut des moyennes et faire passer coûte que coûte des élèves dans le niveau supérieur.
Comment cela s’explique-t-il ?
La France a un des systèmes éducatifs les plus inégalitaires. Il ne faut pas idéaliser l’école de la IIIè République, qui elle aussi était inégalitaire. On emmenait la masse des élèves des catégories les moins favorisées jusqu’au certificat d’étude. Et seuls les élèves des classes aisées allaient jusqu’au bac et au-delà.
Aujourd’hui si l’école française porte près de 80% d’une classe d’âge au niveau du bac, on constate depuis plusieurs années, que le noyau dur des très bons élèves se réduit. Et la masse des élèves de niveau moyen voient leur moyenne baisser. Ils tirent vers le bas les résultats.
Ce décrochage du niveau scolaire aura des conséquences économiques : moins d’ingénieurs, de chercheurs, etc. à terme cela impactera la compétitivité de la France.
Comment cela s’explique-t-il ?
Il y a une paupérisation des enseignants. Un enseignant gagne en moyenne 1,2 Smic. La place des professeurs dans l’échelle sociale dégringole.
Cette paupérisation des enseignants s’explique parce qu’on a voulu faire baisser le nombre d’élèves par classe, avec une moyenne d’élèves par classe qui a baissé de 30, à 28/27 élèves en moyenne. Cela a un coût. Et ce coût a été compensé par la non augmentation des salaires des enseignants.
Cette dévalorisation du métier d’enseignant s’est traduite par une crise des vocations. Les concours de l’éducation ne font plus le plein : faute d’être attractive, l’éducation nationale n’arrive plus à recruter les meilleurs par matière, qui vont ensuite aller les enseigner.
Cela s’explique aussi par une destruction progressive de l’image de l’école aux yeux des familles. On pense à un ancien président qui laissait entendre qu’être prof, c’est avoir 6 mois de vacances… Cela a participé à délégitimer l’école, y compris au niveau des savoirs qui y sont enseignés. Tous les jours il y a des parents qui viennent contester auprès des enseignants le contenu de certains cours, qui déplaisent aux familles. Tous les jours des élèves contestent la fonction du professeur qui n’est plus respectée : « toi qui enseigne à 1700€ / 1900€, tu es là parce que tu n’as pas été pris ailleurs ». [La rémunération des enseignants français est en queue de peloton dans l’OCDE : elle représente 50% de la rémunération des enseignants allemands. Elle se situe juste au-dessus de la rémunération des enseignants polonais].
La France est parmi les pays de l’OCDE celui où il y a le plus de problèmes de discipline dans les classes. Il n’est pas rare, que sur une heure de cours, l’enseignant consacre 15 minutes à régler des problèmes de discipline. Cela a des conséquences sur le résultat des élèves et sur la crise des vocations.
Dans le privé est-ce mieux ? Les gens fuient vers le privé. Mais si l’école publique jouait son rôle, alors il n’y aurait pas de fuite vers le privé. Dans l’école publique on ne peut pas virer les élèves qui posent problème.
Que faire ?
Il n’y aura pas de cohésion nationale sans une école qui fonctionne. Il faut retrouver le sens de l’école.
Il faut rappeler que les professeurs sont indispensables. Pour un élève suivre un cours à distance devant un écran n’a rien à voir au gain qu’il en retire quand il s’agit d’un cours en présentiel, avec interaction avec l’enseignant.
Si en valeur absolue il est vrai que le budget de l’Éducation nationale progresse chaque année, en part relative il n’a pas arrêté de décrocher depuis 1997. Par rapport à cette époque, si aujourd’hui on avait le même % de budget, il nous manque 15 à 20 milliards par an.
Il faut en finir avec la baisse des rémunérations des enseignants et le manque de considération. Il faut rendre leur honneur aux enseignants. Et cela passe par une revalorisation significative du métier de professeur, pour le rendre à nouveau attractif : pour qu’à nouveau l’éducation sélectionne les meilleurs par matière et que ceux-ci soient devant les élèves pour les former.
Disposer de plus d’enseignants et disposer d’enseignants formés. J’ai connu le système de l’IPES[2] qui formait sur 3 ans de futurs professeurs. Ce système de formation des enseignants permettait un brassage social : il permettait à des jeunes adultes issus de la classe moyenne de trouver un emploi, de les payer pendant leurs études et en compensation, ils devaient 10 ans de service à l’État.
Rappeler que le rôle des parents ne doit pas être de contester les enseignants. Les parents ont toute leur place à l’école, mais pas pour contester les méthodes d’enseignement et encore moins les contenus des enseignements. Devant les enseignants, ils doivent tirer dans le même sens que les enseignants et les directions d’école.
Merci à Stéphane Bauer pour ce compte-rendu de la soirée, et pour ses photos !
[1] La dynamique de la politique éducative française du début des années 2000, qui a inspiré notamment la loi Fillon, tire directement son inspiration de la « Stratégie de Lisbonne », élaborée lors du Conseil européen tenu dans la capitale portugaise en mars 2000. C’est la feuille de route libérale de toutes les politiques européennes. On y retrouve, appliquées à l’éducation, bon nombre de notions qui fleurissent par ailleurs dans le discours des institutions internationales, de la Commission européenne et des dirigeants politiques : compétitivité, efficacité, développement des partenariats, financement public-privé, marché de l’éducation, capital humain, économie de la connaissance, esprit d’entreprise, individualisation de la responsabilité de la formation, etc. L’un des derniers documents du Conseil est parfaitement explicite à cet égard : « Les ressources humaines constituent la principale richesse de l’Union européenne. Elles sont au cœur de la création et de la transmission des connaissances et sont un élément décisif du potentiel d’innovation de chaque société. L’investissement dans l’éducation et la formation est un facteur déterminant en matière de compétitivité, de croissance durable et d’emploi dans l’Union, et constitue de ce fait un préalable pour atteindre les objectifs économiques, sociaux et environnementaux que l’Union européenne s’est fixé à Lisbonne. De même, il est essentiel de renforcer les synergies et la complémentarité entre l’éducation et d’autres domaines d’action tels que l’emploi, la recherche et l’innovation et la politique macro-économique ». Pourquoi se former ? Pour mieux s’adapter aux changements économiques. Le droit de se former tout au long de la vie rime avec le droit de rechercher un emploi dans un marché du travail dérégulé où la « concurrence est libre et non faussée »
[2] En France, un institut de préparation aux enseignements de second degré (en abrégé IPES) rassemblait, au sein d’une faculté des sciences ou des lettres, des élèves-professeurs rémunérés, généralement durant 3 ans, en vue de l’acquisition des titres habilitant à l’enseignement dans les lycées, les collèges classiques et moderne, les écoles normales primaires, les écoles nationales professionnelles et les collèges techniques. Créés en 1957, ces instituts furent supprimés en 19792 mais les postes d’élèves-professeurs furent maintenus jusqu’en 1978. Les élèves professeurs devaient souscrire l’engagement de servir dans l’enseignement public pendant une durée minimum de dix années à dater de l’entrée à l’institut. Les élèves professeurs devaient préparer normalement en deux ans dans les facultés les certificats des licences d’enseignement. Ils accédaient aux centres pédagogiques régionaux pour y effectuer un stage d’une année en tant que professeur-stagiaire.
Ci-dessous, Natacha Polony, Julie Gayet, Fabien Roussel, Richard Melka, pour une soirée-hommage à Charlie le 8 janvier 2025, au siège parisien du PCF





