Un poison pour la démocratie

Quand l’extrême-droite nie les faits… Deux articles nous alertent aujourd’hui sur les menaces qui pèsent sur la démocratie lorsque de fausses informations sont présentées comme des vérités.  

Éditorial de Stéphane Sahuc dans l’Humanité du 4 novembre 2024
Les faits et les fakes
« On peut au moins se mettre d’accord sur un fait. » Cette petite phrase a été prononcée par le journaliste Patrick Cohen lors d’un échange houleux avec le député Éric Ciotti. Ce dernier affirmait que les publicités du livre de Jordan Bardella avaient été « censurées » dans les gares sous la pression des « gauchistes ».
Le journaliste rappelait de son côté que, dans les gares, la règle est que « tout message publicitaire présentant un caractère politique, syndical, confessionnel (…) est prohibé » . Ce fait incontournable, Ciotti refuse de l’accepter et fait comme si, entre Patrick Cohen et lui, il n’était question que d’une divergence de point de vue.
Ce petit moment de télévision est révélateur de la stratégie utilisée partout dans le monde par cette extrême droite déterminée à prendre le pouvoir. La réalité, la vérité des faits sont ravalées au rang d’opinion. Ce qui permet de raconter son histoire quelle que soit la réalité. L’un des champions de cette stratégie est bien Donald Trump. Son récit à base de complot, de grandeur perdue, de virilisme, de nationalisme identitaire et de racisme se double d’un style ponctué d’injures, d’onomatopées et d’outrances.
Trump a imposé sa propre caricature, ce qui l’autorise à tout dire, à tout se permettre en prétendant parler au nom du « vrai » peuple américain. D’autant que les formes de la communication publique avec Internet, les réseaux sociaux et leurs algorithmes, aggravent ce brouillage des légitimités, accélèrent la circulation des rumeurs, dégradent le débat politique et intellectuel.
La philosophe espagnole Marina Garcés appelle cela la « crédulité surinformée ». Voilà sur quoi mise l’extrême droite pour discréditer ceux, responsables politiques, journalistes, enseignants, magistrats, scientifiques, experts, qui s’opposent à son projet séparatiste, autoritaire et ultraconservateur au service des plus riches.
La « post-vérité », les « faits alternatifs » sont un poison pour la démocratie. C’est bien elle qui est ciblée car elle peut potentiellement faire obstacle à l’accumulation sans limites et sans contraintes des richesses, du capital, par une poignée de privilégiés. La fable du capitalisme synonyme de démocratie a vécu.

Le billet de Thomas Legrand dans Libération du 4 novembre 2024
Le trumpisme, aujourd’hui aux États-Unis, demain chez nous
Le débat public français n’en est pas encore au point extrême de dégradation qu’il atteint outre-Atlantique. Mais on y décèle déjà de premiers symptômes.
On s’inquiète, on panique, on ne veut pas y croire… Les Américains ne peuvent pas nous faire ça. Cette grande démocratie ne peut pas élire Donald Trump, ce pitre fascisant, cette outre de vulgarité, ce milliardaire grossier, immature, ce repris de justice qui a fait exploser toutes formes de bienséances politiques, envoyé valser tous les codes de la vie publique. Le fonctionnement trumpien, la réaction, ou plutôt l’absence de réaction de l’électorat républicain face aux provocations répétées du candidat orange, nous paraissent bien étranges.
Et pourtant, observons notre débat politique : nous y trouverons de vrais morceaux de trumpisme, l’émergence de cette dérive que la science politique ne sait pas encore qualifier, entre nouveau fascisme, populisme, délitement généralisé de toute rationalité collective. Nous n’en sommes pas, loin de là, au niveau américain de déchéance de la parole publique et de polarisation, mais le trumpisme progresse de façon préoccupante en Europe et en France.
Comment reconnaître les éléments de trumpisme chez nous, au-delà du simple score de nos extrêmes droites ? C’est principalement un rapport défiant vis-à-vis de la vérité factuelle. La place prépondérante que prend aujourd’hui la sphère médiatique bollorisée, qui arrive à imposer ses thèmes identitaires et sécuritaires, à décrire la France en une société disloquée, en proie aux ravages de «l’immigration incontrôlée», à ne lire les faits de l’actualité économique ou sociale qu’au prisme du «grand remplacement», est le signe le plus saillant. Cette mécanique bollorienne pousse une partie des médias, bien au-delà des organes dont le milliardaire breton est propriétaire, à préférer commenter des «informations» non vérifiées, (qui bien souvent se révèlent fausses) plutôt que d’employer leur énergie à faire leur métier : établir la véracité des faits.
Un aplomb dans le mensonge
Un exemple récent est à décortiquer, cas chimiquement pur de la méthode trumpienne exportée en France et mis en branle par la sphère Bolloré. L’affaire de la «publicité interdite» du futur livre de Jordan Bardella sur les murs des gares SNCF. Fayard, éditeur de la biographie du jeune patron du RN commande à Publicis, régie publicitaire qui gère les espaces pour la SNCF, une campagne d’affichage dans les gares de France. Refus de Publicis, en vertu de son contrat avec la SNCF qui stipule explicitement qu’il ne peut pas y avoir d’affichage politique dans les gares, y compris s’agissant de la promotion d’un livre dont l’auteur est un personnage politique en activité.
Fayard, propriété de Vincent Bolloré, ne pouvait pas ignorer que sa demande serait refusée. C’est peut-être même pour cela que la maison d’édition de Bardella l’avait formulée : susciter une victimisation sur la base d’un mensonge. Le refus fut donc présenté en censure. L’échange, mardi 29 octobre, entre Eric Ciotti et les animateurs de l’émission C à vous, sur France 5, à propos de cette manip grossière fut un moment de trumpisme pur jus, les journalistes rappelant les faits et le député de Nice, aujourd’hui allié du RN, leur répondant en substance : «C’est votre vérité, ce n’est pas la mienne».
Cet aplomb dans le mensonge, qui place le journalisme en ennemi, producteur d’une vérité relative, n’est possible que parce qu’il est épaulé, encouragé et financé par des capitaines d’industrie comme Vincent Bolloré. Plusieurs responsables de droite et d’extrême droite, encouragés par ceux qui peuvent être leurs riches mécènes pour de prochaines échéances, se sentent autorisés à dire n’importe quoi, sans ressentir le besoin de se baser sur une quelconque réalité factuelle. Cette réalité factuelle, s’agissant du réchauffement climatique ou des chiffres avérés de l’immigration, ne serait établie, selon les agents bolloro-trumpiens, que pour tenir le peuple à distance.
C’est par le délitement du statut de la vérité et du fait scientifiquement ou journalistiquement établi que le trumpisme se déploie. La France, sans presse tabloïd, avait longtemps été épargnée par ce fléau mais aujourd’hui, sous le joug des réseaux sociaux, de la politique algorithmique de leurs propriétaires et de leur relais industriels et médiatiques français, le trumpisme, ce rapport biaisé aux faits, se répand dans notre débat national et abîme profondément nos rapports sociaux.

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