Le pire de l’horreur

« En Cisjordanie, l’apartheid s’amplifie avec la création de nouvelles colonies » : Pierre Barros, sénateur communiste, de retour de Palestine, est interrogé par l’Humanité.  

Sénateur communiste, Pierre Barros revient de Cisjordanie, où il s’est rendu dans le cadre d’une délégation du groupe d’amitié France Palestine 1. Il invite à préparer le « jour d’après » la reconnaissance de l’État de Palestine par la France, prévue le 22 septembre. Entretien.

Comment, en Cisjordanie, la situation à Gaza est-elle perçue ?

Ils considèrent que nous sommes face à une catastrophe colossale. On affame des gens, qui finissent par se déplacer eux-mêmes, qui cherchent de la nourriture sur les points contrôlés par l’armée israélienne. Avec une centaine de morts par jours, des bombardements quotidiens, on touche au pire de l’horreur.

La population est déshumanisée, placée dans une détresse folle. Il y a quelques mois, nous avions déjà reçu Médecins sans frontières, qui utilisait des termes similaires. On n’a pas affaire à une guerre, où deux pays, deux armées régulières s’affrontent, dans laquelle les populations civiles sont le moins affectées possible, avec des règles. Là, on a affaire à un déplacement de population. Il n’y a plus de règles. On est totalement hors du cadre du droit international.

La solidarité vit-elle entre Cisjordanie et Gaza ?

À Ramallah, nous avons visité un site du Croissant rouge palestinien. De là, ils gèrent l’ensemble des secours sur Gaza et la Cisjordanie. Sur le site, sont affichés l’ensemble des professionnels de santé tués à Gaza et en Cisjordanie. Cela pose l’ambiance.

On voit que c’est un métier difficile. Le sous-sol est un site logistique avec de la nourriture, du matériel médical, des tentes, des générateurs. On nous dit que le problème n’est pas tant le matériel, que de le faire entrer dans Gaza.

Le gouvernement israélien explique que ce n’est pas possible parce que les piquets de tentes, ça peut être des armes, etc. L’acheminement se fait au compte-goutte de sorte que les Gazaouis aient un peu à manger, mais aussi pour que cela entraîne des problèmes, des trafics, des bagarres. La faim devient une arme pour déplacer les populations.

Vos interlocuteurs vous font-ils part de l’évolution en Cisjordanie également ?

Absolument. Par exemple, lorsque nous étions à Bethléem, cartes à l’appui, l’installation de nouvelles colonies nous a été montrée, avec un zonage conçu pour faire en sorte qu’un État de Palestine n’ait aucune continuité territoriale. Une colonie est en train de s’installer à l’Est de Jérusalem, qui séparera le Nord et le Sud de la Palestine.

Des Palestiniens nous ont raconté leur quotidien, marqué par les coupures d’eau et d’électricité, les checkpoints, les permis de déplacement, de travail ou autre. Cela s’est dégradé depuis la crise du Covid. Il est plus difficile d’avoir une autorisation de déplacement.

Les atteintes aux droits humains se multiplient ?

Concernant les droits humains, on a un paquet global, fait d’humiliations, d’un apartheid qui s’amplifie par la création de colonies, de réseaux routiers auxquels seuls les colons peuvent accéder. Cela s’accélère. Un pays se superpose sur un autre avec ses propres infrastructures.

L’Autorité palestinienne vous fait-elle part de sa difficulté à administrer le territoire ?

Elle n’a pas les moyens de tout gérer. Ainsi, il y a beau y avoir des puisages en territoire palestinien, l’eau, comme l’électricité sont gérées par des entreprises israéliennes. C’est le gouvernement israélien qui a donc la main sur le robinet.

Or, en Cisjordanie, il y a de fortes restrictions d’eau. Un Palestinien pourra avoir au mieux 50 litres par jour alors qu’un colon bénéficiera de 150 litres. Il y a un véritable rationnement qui est un outil de l’État israélien. C’est ce genre de détail qui empêche les gens de vivre au quotidien, de travailler, de construire un avenir.

De plus, l’État israélien a détourné deux milliards de dollars de recettes fiscales qui auraient dû permettre à l’administration palestinienne de payer les salaires de ses agents.

La France s’apprête à reconnaître l’État de Palestine. Quels autres gestes doit produire la France ?

Le jour d’après la reconnaissance, il faut faire en sorte que l’État de Palestine puisse disposer d’une administration avec des cadres compétents. Cela va être un combat, car Israël va entraver la possibilité d’un État de Palestine de fonctionner normalement. Il va y avoir besoin d’un appui de l’ONU, de partenaires économiques, d’investissements. Il va falloir irriguer économiquement le territoire pour qu’il soit libéré de l’emprise du gouvernement israélien.

Faut-il sanctionner Israël pour faire pression sur lui ?

Malheureusement, on voit bien que rien ne bouge sans qu’il y ait, à un moment donné, une contrainte. Il faudra des sanctions pour qu’Israël se plie au droit international, comme il y en a eu après l’agression russe contre l’Ukraine. Il faut des sanctions, mais il ne faudra pas manier le seul bâton.

Je pense qu’il y a un vrai travail à faire sur la question de l’empathie. Les gens doivent être reconnus pour ce qu’ils sont et il faut tenir compte de l’histoire d’Israël, des citoyens d’Israël, la manière dont cette population a été martyrisée, chassée de partout à un moment de son histoire. Cela ne peut être balayé d’un revers de main. Mais en ce moment, on assiste à un repli et les premières victimes sont les Palestiniens, qui sont chassés.

Qu’avez-vous appris au contact des communautés chrétiennes ?

Nous avons rencontré des communautés religieuses. Leurs établissements vivent autour de lieux de culte et de pèlerinage. Ils étaient très fréquentés. Il n’y a plus personne et ce n’est pas sans conséquence. Tout un modèle économique existe autour du pèlerinage.

Or, les congrégations finançaient des écoles, des hôpitaux, des orphelinats, des centres sociaux. Elles permettaient un accès aux droits dans les territoires palestiniens. Tout ce réseau est en difficulté. Nous avons visité une congrégation dont le terrain a été coupé en deux pour y placer un mur.

Certaines voient leur eau, leur électricité coupée. Les membres des congrégations font face aux check-points, sont mis à nu pour être fouillés. Parfois on leur crache dessus. Les chrétiens, pour certains venus de l’étranger, nous disent vivre ce que vivent les Palestiniens en matière de privations.

  1. La délégation comprenait également Gisèle Jourda et Adel Ziane (socialistes) Raymonde Poncet-Monge (écologiste), et Étienne Blanc (LR).

Un autre budget

Les députés GDR (Gauche démocrate et républicaine) voteront la censure du budget de F. Bayrou.

Et au Sénat, que se passe-t-il  ?

Opposés eux aussi au budget, les sénateurs du groupe CRCE-K défendent dix mesures alternatives. Pierre Barros, sénateur apparenté communiste du Val d‘Oise, co-signe à ce propos une tribune parue dans l’Humanité. À lire ci-dessous.

Les projets de loi de finances et de financement de la Sécurité sociale pour 2025 Attal-Barnier-Bayrou prévoient des coupes importantes dans les dépenses du budget de l’État et une baisse des moyens pour les services publics, les collectivités, la Sécurité sociale, déjà exsangues. Le refus de dégager de nouvelles recettes confine le débat parlementaire aux choix des dépenses à couper. Nous refusons cette parodie de démocratie.

C’est un autre budget que les groupes de la Gauche démocrate et républicaine de l’Assemblée nationale et du groupe Communiste républicain citoyen et écologiste – Kanaky du Sénat veulent proposer : un budget qui soit au service de la solidarité nationale et non au profit de quelques-uns, un budget qui crée une richesse vertueuse. C’est pourquoi nous venons de déposer une proposition de loi visant à instaurer diverses mesures d’urgence sociale et fiscale. Elles mettent en évidence que l’austérité pour tous est un choix politique et non une fatalité.

Face à l’urgence climatique et écologique, un sursaut est indispensable notamment dans les territoires dits ultramarins, en première ligne face aux conséquences du réchauffement climatique. Nous formulons dix propositions alternatives en faveur de la justice sociale : abrogation de la réforme des retraites, augmentation des salaires (Smic à 1 600 euros et salaires indexés sur l’inflation), évolution du traitement des fonctionnaires (point d’indice reconsidéré à + 10 %), revalorisation des pensions de retraite (fixation du montant minimum de retraite à 100 % du Smic net pour une carrière complète) et des minima sociaux à hauteur de + 10 %, amélioration du pouvoir d’achat des ménages (par un blocage des prix des loyers, des produits alimentaires…) et lutte contre la vie chère dans les territoires dits d’outre-mer (instauration d’un taux à 0 % pour les produits de première nécessité).

Dix propositions de justice fiscale viennent compléter le projet : lutte contre l’évasion fiscale grâce notamment à l’imposition des plus-values, mise à contribution des revenus du capital, doublement de la taxe sur les transactions financières, rétablissement de l’impôt sur les sociétés, abrogation des niches fiscales injustes, conditionnement des aides aux entreprises ou encore instauration de taxes sur les très hauts patrimoines.

Nous voulons aussi protéger les services publics et les collectivités locales par l’indexation de la dotation globale de fonctionnement des collectivités sur l’inflation. Ces propositions démontrent notre crédibilité financière.

L’enjeu consiste à sortir d’une société corsetée par la rente et l’héritage où l’accumulation stérile remplace l’élan collectif. Chaque fois, dans notre histoire, que les rentiers accumulent des sommes considérables, le pays s’appauvrit et les inégalités s’accentuent. C’est le respect du pacte social et fiscal que nous remettons au centre des débats afin que notre République et les valeurs universelles qui la fondent soient respectées.

Pierre Barros ; sénateur CRCE-K du Val-d’Oise, membre de la commission des Finances

Pascal Savoldelli ; sénateur CRCE-K du Val-de-Marne, vice-président de la commission des Finances