La devise républicaine insultée

Marie-Christine Vergiat : « Cette loi immigration insulte notre devise républicaine »

Au lendemain du vote d’une loi répressive contre les étrangers souhaitant vivre en France, loi qui remet en cause les principes de la République, Marie-Christine Vergiat*, vice-présidente de la Ligue des droits de l’Homme (LDH) affirme l’urgence d’imposer un contre-discours face aux idées d’extrême droite qui gagnent le Parlement et la société.

Entretien avec Eugénie Barbezat pour l’Humanité

Quel est votre sentiment après l’adoption de la loi Darmanin sur l’immigration ?

Je n’ai même pas de mots. C’est une honte pour les parlementaires qui l’ont approuvée et pour notre pays qui se dit « des droits de l’homme ». Cette loi est une insulte à notre devise républicaine. Le pire c’est qu’aucun argument rationnel ou scientifique ne justifie une telle répression et une telle rupture d’égalité entre les personnes qui vivent en France.

Malgré le travail acharné que nous avons fait avec un large collectif inter-associatif pour démontrer point par point les écueils de ce texte et les dangers qu’il représente, nous n’avons pas réussi à faire entendre nos arguments à l’ensemble des députés. Le débat public a été saturé par de fausses allégations basées sur des fantasmes. Et la course aux voix de droite et aux idées d’extrême-droite a pu ainsi opérer. C’est très grave.

L’assimilation entre personne étrangère et menace, voire délinquance, voire terroriste semble avoir inspiré ce texte…

Les statistiques officielles prouvent que les personnes étrangères, pourtant plus souvent contrôlées et condamnées que les nationaux, ne commettent absolument pas plus de crime que les Français. Le taux de criminalité parmi les étrangers est de 0,6 %, légèrement inférieur à celui de la population générale. Lorsque des étrangers sont condamnés, c’est à 98 % pour des délits en lien avec le droit au séjour : faux papiers, vente à la sauvette, etc…

Dans son discours à l’Assemblée précédant le vote du texte, Gérald Darmanin a parlé de l’expulsion de 4 000 personnes sous OQTF (obligation de quitter le territoire français, ndlr), rendue possible par ce texte. En réalité, rien n’empêchait jusqu’alors leur expulsion puisque qu’avant le vote de cette nouvelle loi, aucun étranger, sauf les mineurs, n’était protégé contre une expulsion. Mais le ministre de l’Intérieur n’est pas à une approximation près.

En revanche, la notion floue de « risques de trouble à l’ordre publique » est très dangereuse, car cela permettra, sur décision totalement arbitraire du préfet de distribuer des OQTF et d’expulser des personnes alors même qu’elles n’ont pas été condamnées par la justice. Cette disposition, comme d’autres, violent les conventions internationales que la France a pourtant signées.

Quelles autres dispositions de ce texte vous inquiètent ?

Les mesures concernant les étudiants vont instaurer un tri en fonction de la richesse, et risquent de décourager les étudiants africains les moins fortunés qui préféreront aller se former outre-Atlantique ou dans les pays du golfe Persique. C’est une perte énorme en termes d’attractivité et de rayonnement pour notre pays.

Le fait de conditionner le versement d’allocations familiales au fait de disposer d’un titre de séjour depuis plusieurs années est une violation des droits de l’enfant. En effet, tout enfant doit se voir garantir les moyens de subvenir à ses besoins quelque que soit sa nationalité.

Les entraves mises au droit à la vie en famille à travers les dispositions concernant les mariages mixtes, dont on sait qu’ils sont un facteur d’intégration, constituent aussi des atteintes graves aux droits humains.

Personne ne parle du coût de la mise en place des mesures contenues dans cette loi, qu’en est-il ?

Le coût moyen d’une expulsion est estimé à 20 000 euros. Multiplier les contrôles, les OQTF, les enfermements et les reconduites dans les pays d’origine représente donc un budget considérable. Par ailleurs, maintenir les personnes étrangères dans une précarité liée à l’absence de titre de séjour pérenne et les empêcher de travailler légalement constitue un manque à gagner en termes de contributions sociales.

Pour des raisons idéologiques on se prive de la grande ressource que constitue l’immigration. D’ailleurs, même l’Italie, gouvernée par l’extrême droite, a répondu favorablement à la demande de patrons qui réclamaient la possibilité de faire travailler légalement des personnes étrangères.

Quelles actions la LDH compte encore mener pour combattre ce texte ?

En tant qu’association, nous allons faire usage de ce que l’on appelle une « porte ouverte » pour appuyer les recours qui seront faits contre ce texte de loi devant le Conseil constitutionnel.

Nous envisageons aussi, avec d’autres associations, de proposer la création d’un intergroupe (ouvert à tous) de parlementaires qui défendent les droits humains.

Il faut surtout que l’on mène une bataille culturelle pour montrer que d’autres politiques migratoires sont possibles. En Espagne par exemple, la régularisation de 500 000 sans papier a abouti à une hausse générale des salaires… L’accueil réussi des Ukrainiens qui n’a posé aucun problème l’a prouvé : si on offre aux personnes qui arrivent un hébergement, la possibilité d’apprendre notre langue et de travailler, elles s’intègrent rapidement et contribuent à la richesse économique et culturelle de notre pays. La réalité décrite par les scientifiques, comme François Héran** est celle-là, il faut maintenant la faire entendre au plus grand nombre.

* Nous avions invité en 2016 à Saint Gratien Marie-Christine Vergiat, alors députée européenne Front de Gauche. Deux sujets avaient dominé les débats : les échéances de 2017 et la question des migrants. En effet, MC Vergiat était signataire de « l’appel des 100 » qui mobilisait pour le rassemblement  de la gauche alternative en 2017, et était, au Parlement européen, coordinatrice de la sous-commission des droits de l’Homme.

** François Héran est sociologue, anthropologue et démographe français, qui travaille notamment sur les migrations internationales, les dynamiques démographiques et les discriminations

À quoi sert un.e député.e européen.ne ? (2)

Les élections européennes auront lieu le 26 prochain. Elles permettront d’élire 79 députés européens français. Souvent peu connus, éloignés de nos vies ils possèdent pourtant un pouvoir considérable. Aucune directive, aucun règlement ne peut pourtant être adopté sans leur accord. La Commission européenne ne peut pas être nommée sans qu’ils l’approuvent de même que le budget européen. Aussi c’est bien là l’un des enjeux majeurs de la future élection européenne : à qui confions-nous le droit de nous représenter et de décider d’orientations concrètes et décisives pour nos vies.

élus européens 2019

Bilan des élu-e-s au Parlement Européen : Marie-Christine Vergiat

Marie-Christine_VergiatMilitante des droits de l’Homme depuis plus de 30 ans, durant ce second mandat, Marie-Christine Vergiat a été membre des commissions « libertés civiles », « affaires étrangères », de la sous-commission des droits de l’Homme et de la commission spéciale sur le terrorisme.

Son action s’est notamment focalisée sur les enjeux migratoires et la défense des droits de l’Homme en Europe et dans le monde en liens réguliers avec les ONG européennes et internationales.  Elle refuse l’instrumentalisation de ces questions à des fins politiques et le deux poids, deux mesures trop souvent à l’œuvre au sein du Parlement européens. Elle se bat  pour le respect des droits des peuples trop souvent spoliés par les intérêts étrangers qu’ils soient économiques, politiques ou diplomatiques. Dans les nombreuses résolutions qu’elle a portées, elle a insisté et fait adopter des amendements portant en particulier sur la liberté de croire ou ne pas croire, sur les défenseurs des droits de l’Homme et de l’environnement, des journalistes et des minorités ainsi que  sur la responsabilité des entreprises européennes dans les atteintes aux droits de l’Homme des pays tiers, notamment en termes d’accaparement des terres, d’exploitation des travailleurs ou de financement des conflits.

Elle a notamment été l’auteur d’un rapport du Parlement européen sur « Les droits de l’Homme et la migration dans les pays tiers » adopté en octobre 2016 par 339 voix contre 333 et 25 abstentions. Ce texte analyse les évolutions globales des migrations pour mieux contextualiser les enjeux et lutter contre les fantasmes qui alimentent les peurs avant de proposer des approches acceptables partout dans le monde respectant les droits des migrants quels que soient leur statut. Elle a fait inscrire dans plusieurs résolutions du Parlement européen la nécessité pour les États membres de l’UE de ratifier la convention pour les travailleurs migrants et leurs familles.

Elle a poursuivi son engagement pour la protection des données personnelles dans le contexte du contrôle renforcé des frontières et de la lutte contre le terrorisme, pour la défense de l’état de droit et des libertés fondamentales notamment en Hongrie où les dérives autoritaires semblent servir de modèle à un nombre croissant d’États en Europe.

Pour ce qui concerne les violations des droits de l’Homme dans le monde, elle s’est mobilisée contre la répression en Turquie en tant que vice-présidente du groupe d’amitié avec le peuple kurde, auprès de nos camarades du HDP, mais aussi dans la Corne de l’Afrique et en Afrique du Nord sans oublier son soutien continu à la transition démocratique en Tunisie et aux mouvements sociaux au Maroc, pays où elle se rend régulièrement apporter son soutien aux forces progressistes.

 Elle a poursuivi ses actions en faveur de l’économie sociale et solidaire comme coprésidente de l’intergroupe consacré à ces questions et a co-organisé deux Forums de l’économie sociale et solidaire de la GUE/NGL * rassemblant des acteurs de toute l’Europe pour promouvoir ces autres formes d’économie.

 Elle s’est aussi engagée dans le Progressive caucus et pour le Forum européen de Marseille considérant que le rassemblement des Gauches alternatives est le seul moyen de lutter efficacement en Europe contre la montée des nationalismes, des populismes et des extrêmes droites.

À suivre : Marie-Pierre Vieu

*Le groupe confédéral de la Gauche unitaire européenne/Gauche verte nordique (GUE/NGL) est un groupe politique du Parlement européen qui regroupe des partis de gauche, de tendance socialiste, antilibérale, anticapitaliste, écosocialiste ou communiste. Il regroupe essentiellement des organisations membres du Parti de la gauche européenne (PGE), mais aussi de l’Alliance de la Gauche verte nordique, de la Gauche anticapitaliste européenne ou sans affiliation. Ce groupe de 52 députés européens, présidé depuis 2012 par Gabriele Zimmer, est la sixième force politique du Parlement européen en nombre de sièges.