« L’armée israélienne coche les cases d’une intention génocidaire »
Retour sur la rencontre jeudi 17 avril 2025 à l’Institut du monde arabe, avec Philippe Rekacewicz et Dominique Vidal autour de leur ouvrage Palestine-Israël. Une histoire visuelle (Éd. Seuil, 2024)

« Si la cartographie n’existait pas, il faudrait l’inventer pour mieux comprendre les conflits en Palestine et en Israël. Beaucoup d’ouvrages leur ont été consacrés, mais celui-ci propose d’en raconter le déroulement à travers un très riche corpus visuel en dialogue permanent avec le texte. Comment se représenter en effet des configurations territoriales sans qu’elles ne soient figurées et explicitées ? »

Philippe Rekacewicz et Dominique Vidal, rédacteur en chef adjoint au monde diplomatique et collaborateur du monde diplomatique avec Alain Gresh, retracent, d’hier à aujourd’hui, l’histoire mouvementée de cette terre dans un récit documenté, illustré par des cartes originales et éloquentes ou des archives rares, pour certaines inédites. Ils portent aussi une attention particulière aux projets non-advenus qui ont été imaginés au fil des décennies pour en finir avec la guerre. Analysant le pourquoi et le comment d’un si long affrontement, ce livre peut aider à l’appréhender, dans l’espoir d’entretenir la petite flamme, si vacillante soit-elle, d’une issue pacifique.
Sur la base d’une prise de note (Stéphane Bauer)
Débat modéré par Soumaya Benaissa, co-directrice éditoriale de Blast

– Tout n’a pas commencé le 7 octobre 2023. La colonisation, l’accaparement des terres, cela fait plus d’un siècle de bataille acharnée. Cela renvoie à des périodes antérieures. L’expulsion des palestiniens de Gaza est de nouveau d’actualité [cela est repris cette semaine dans un article de Courrier International].
Le mouvement sioniste veut un état pour les Juifs. Mais aussi un état sans Palestiniens. On n’a pas assez compris cela.
L’abandon d’un autre côté des Palestiniens par les pays arabes. Les pays arabes ont sorti un plan, qui est déjà une version d’un plan de 2002.
Rappeler l’importance des puissances occidentales dans la situation d’avant 1947.
– La situation est telle, que les gens ne peuvent plus déclarer leur objectif. On n’est plus à l’époque où Israël se glorifie de ses objectifs. En quoi 1000 morts et 200 otages justifie 50 000 morts, de fait plus de 200 000 morts selon le Lancet. Il y avait du terrorisme le 7 octobre 2023. Il y en a encore plus depuis le 8 octobre 2023.
– Les termes sont manipulés dans les médias.
On parle de mur de séparation et non de mur de sécurité. On parle de colonies juives et non de quartier juif. C’est une inversion des mots.
Nous voulions faire un livre qui prenne toute la distance nécessaire.
Même Yael Braun Pivet, Présidente de l’Assemblée Nationale, qui avait eu cette formule après le 7 octobre prend de la distance. Elle avait affirmé à la tribune de l’assemblée son soutien inconditionnel à l’État d’Israël. Depuis, elle a dit sur France Inter qu’elle le regrette.
On a cette longueur de travail. Ce livre, c’est 30 à 40 ans de travail. Le livre est sorti au printemps. On peut parler maintenant de génocide.

« Si on lit la liste des caractéristiques définissant un génocide selon l’Onu, on y est. L’armée israélienne a des intentions génocidaires. Elle coche les cases. »
– Rappelons la définition du génocide, selon la convention de l’ONU :
Le génocide[1] se définit comme l’un des quelconques actes ci-après commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux comme tel :
- Meurtre de membres du groupe
- Atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe
- Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle
- Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe
- Transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe
Le terme de génocide est dorénavant utilisé par Francesca Albanese, l’experte indépendante, mandatée par le Conseil des droits de l’homme, mais qui ne s’exprime pas au nom de l’ONU, et 6 organisations très sérieuses aussi, dont des ONG comme Human Rights Watch (HRW), Agnès Callamard, secrétaire générale d’Amnesty International, mais aussi Amos Goldberg, historien israélien[2]
Le cadrage qui est donné en France dans les médias par rapport aux gens qui se déclarent solidaires des Palestiniens : c’est du jamais vu…
Le terme de génocide : derrière il y a un important travail de documentation. On va jusqu’à rechercher l’ADN des gens tués. Il y a eu le bombardement du bâtiment qui détenait les archives administratives, dont celles de l’état civil. Le bâtiment qui détenait le cadastre, les universités ont été bombardées. L’armée israélienne coche toutes les cases. C’est un génocide, et on a des preuves.
Malgré cela on trouve des gens qui le remettent en cause.
À travers ce livre et ses cartes, l’objectif est de rendre visible ce qui est invisible. Seule la carte peut nous aider à rendre visible ce qu’on veut raconter.
Il y a une tentative d’effacer les peuples de la carte : les Bédouins dans le Neguev, les habitant·-es de Cisjordanie.
Il faut porter un regard critique sur les cartes. Et remettre au cœur de la grille de lecture, les enjeux territoriaux. On revient là au cœur du sujet.
Il faut revenir au droit international. Redéfinir les territoires au sens du droit international. Le mur d’apartheid, qui permet l’accaparement des terres, suit un objectif : la judaïsation des terres.
Concernant ce qui se passe à Jérusalem, avec le mur et avec les humiliations des Palestiniens, condamnés pour certains à déconstruire eux-mêmes leur maison par des arrêtés municipaux est une situation psychopathique pour désespérer les Palestiniens.

– C’est un nettoyage ethnique sans avoir besoin de déplacer les gens. À Jérusalem, il y a 2 enclaves palestiniennes [le village de Shweika et Kufr Aqab[3]] qui se retrouvent à l’extérieur du mur, mais malgré tout elles sont encore à l’intérieur de la municipalité de Jérusalem. Leurs habitants[4] payent des impôts, mais à cause du mur, ils ne bénéficient plus des services municipaux : la poste, le ramassage des ordures, l’école. Un jour, ils sont amenés à quitter les lieux, et au bout de 3 ans, selon la réglementation locale, les israéliens se prévalent de l’abandon de la terre par les Palestiniens pour accaparer le foncier…
– Une cartographie de la dispersion : le livre montre une politique d’annexion et de colonisation, très fine et programmée bien avant le 7 octobre 2023, déjà.
On est aujourd’hui à 90% de destruction du bâti à Gaza. 200 000 morts et disparus.
On est à un tournant de la politique israélienne qui peut être datés : en 2020/2021, on a des attaques et des actes de vandalisme des colons. Ils étaient moins fréquents avant, et surtout limités à des zones et ponctuelles.
À partir de 2021, avant qu’il soit trop tard, les violences se développent. Maintenant, c’est partout dans les zones A, B et même C en Cisjordanie.
Depuis le 8 octobre, il y a eu 900 tués en Cisjordanie
Fin août 2024 : 75% du bâti est inhabitable à Gaza. Aujourd’hui : 92% des structures, du bâtis et des infrastructures sont inhabitables.
On a basculé dans quelque chose d’irréversible.
On ne peut plus raisonner sur les éléments d’avant.
– L’idée qu’Israël est un état juif et un état démocratique en a pris un coup.
La majorité de la population est arabe en Israël (à 53%)… l’État ne peut donc plus être juif, comme constitutionnellement cela a été consacré il y a quelques années. Si les Palestiniens ne peuvent pas y voter, l’État ne peut plus être démocratique.
Le système ne peut plus fonctionner. La seule issue possible est l’expulsion des Palestiniens. On force les gens à la famine. Les jeunes représentent 60% de la population. Ils ne pourront pas vivre toute leur vie dans ces conditions.
Cela risque de coûter cher à Israël. Parmi nos détracteurs, parmi ceux qui ne nous comprennent pas, ils ne peuvent plus rien dire face à la situation, tellement elle est terrible.
Nous avons échangé avec nos connaissances sur place en Israël. Quand on leur dit les choses [les bombardements ; les destructions ; les exactions], elles n’y croient pas. Elles nous disent que ce n’est pas possible que seuls des monstres peuvent faire cela.
Israël a perdu tous ses votes à l’Onu. Seuls soutiens : les États-Unis, des pays dominés par l’extrême-droite et de tout petits États achetés (Argentine, Hongrie, Micronésie, Nauru, Palaos, Papouasie-Nouvelle-Guinée et République tchèque…).
La dernière fois que Netanyahu est venu à l’Onu, la salle s’est vidée. 50 personnes seulement sont restées. C’est difficile pour Israël qui est acculé dans les instances internationales.
– L’issue ? On ne sait pas.
Une certitude : la dégradation de l’image d’Israël dans le monde. Il n’y a plus que 8 % des Arabes qui souhaitent une normalisation des relations avec Israël. Aux États-Unis dans les enquêtes, il y a maintenant une majorité d’Américains en faveur des Palestiniens, y compris parmi les Américains juifs.
La société israélienne part en lambeaux : 1 million d’Israéliens ont fait le choix de quitter Israël, car en raison de la politique de leur gouvernement, ils estiment ne plus être en sécurité en Israël Ils estiment que leur avenir n’est plus là.

La Ligne verte comme frontière entre deux États – Autocollant distribué en 2006 par les ONG de défense des droits humains en Israël.
Avec :
Philippe Rekacewicz, géographe, cartographe et information designer. Depuis 2006, il se consacre à la recherche en cartographie sensible et radicale, participe à diverses manifestations carto-artistiques et mène de nombreux projets internationaux. Cofondateur, avec Philippe Rivière, du site collaboratif de recherche visionscarto.net, il est, depuis 2021, chercheur et enseignant associé au département des sciences sociales de l’université de Wageningue (Pays-Bas).
Dominique Vidal, journaliste et historien, spécialiste des questions internationales. Il a notamment été rédacteur en chef adjoint du Monde diplomatique. Il dirige avec Bertrand Badie l’annuel « Le monde d’après » aux éditions Les Liens qui libèrent. Il participe aussi à La Chance pour la diversité dans les médias, une classe préparatoire aux écoles de journalisme destinée aux étudiants boursiers.
Pour aller plus loin
Voir le site www.visionscarto.net
TRT World, extraits de guerre à Gaza les 18, 19 et 29 avril 2025 :
https://www.facebook.com/share/r/12L4PnRFiso/
https://www.facebook.com/share/v/195eVesebY/
https://www.facebook.com/share/v/18LeTYDrMp/
Journaliste palestinien
Journaliste de Libération
Débat sur LCI
Tirs près des écoles à Hébron, Cisjordanie
Pâques 2025, les forces israéliennes ciblent les fidèles chrétiens palestiniens :
RFI : La mort de la journaliste Fatima Hassouna s’inscrit « dans une technique pour perpétrer les crimes »
France 24, Gaza, plus de 50 morts dans des bombardements israéliens, Netanyahu annonce une « phase décisive »:
[1] https://www.monde-diplomatique.fr/2002/11/BRUBACHER/9625
[2] Quant à Jérusalem, Le Mur en construction isole de facto 200 000 Palestiniens de Jérusalem-est du reste de la Cisjordanie.
[3] La définition de ce terme, donnée par les Nations Unies dans l’article II de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, est adoptée en 1948.
[4] « Ce qui se passe à Gaza est un génocide, car Gaza n’existe plus »