Reconnaître l’État de Palestine

Gaza : « Le monde attendra-t-il que Trump déclare l’annexion de la Cisjordanie ? », alerte Hala Abou Hassira

Torpillé en direct par Donald Trump, le droit international prohibe l’expulsion de populations de leur territoire par la force. Face à cette volonté d’enterrer l’idée d’un État palestinien, l’ambassadrice de Palestine en France, Hala Abou Hassira, réaffirme le droit à l’autodétermination. Elle répond aux questions de Lina Sankari pour l’Humanité. 

Comment qualifieriez-vous les propos de Donald Trump sur la prise de contrôle de Gaza par les États-Unis et les menaces de nettoyage ethnique ?

Ces propos sont une insulte à l’histoire, à l’humanité, au droit international, mais aussi aux droits inaliénables du peuple palestinien. Les calculs des hommes d’affaires ne peuvent déterminer le destin des peuples en quête de liberté. Notre peuple est enraciné sur cette terre, il a toujours été là et y restera.

Nous rejetons ces propos criminels qui légalisent l’illégal. Ils sont un appel au crime de guerre et au crime contre l’humanité via la déportation et l’expulsion forcée d’un peuple. S’il fallait retenir une seule idée des propos du président Trump, c’est que l’enfer est bel et bien là, à Gaza. C’est la responsabilité d’Israël qui a rendu cette terre inhabitable.

Vous évoquez un peuple enraciné dans sa terre. En proposant de déporter les Palestiniens dans d’autres pays arabes, Trump ranime l’idée que les Palestiniens seraient dénués d’une identité propre…

Trump s’aligne sur une vieille idéologie israélienne. Les appels à expulser par la force et à déporter les Palestiniens ne sont pas nouveaux. Rappelons que, le 25 juin 1967, après l’occupation de la bande de Gaza et de la Cisjordanie consécutive à la guerre des Six-Jours, Moshe Dayan (ex-ministre de la Défense – NDLR) appelait à expulser par la force 300 000 Palestiniens de la bande de Gaza pour l’annexer.

Trump s’aligne sur cette idéologie coloniale. Ce n’est pas comme cela que le président de l’État le plus puissant au monde parviendra à imposer la paix. Cette dernière sera le résultat du respect du droit international et des droits fondamentaux, dont celui du peuple palestinien à l’autodétermination dans un État indépendant et souverain dans les frontières de 1967 avec Jérusalem-Est pour capitale. C’est la seule manière de vivre en paix avec Israël. L’établissement de l’État palestinien est le préalable à la paix.

La question du droit à l’autodétermination est évacuée, tout comme celle d’une gouvernance palestinienne du territoire après-guerre.

Ce n’est pas à une seule personne de décider du sort d’un État sous occupation. Le seul représentant légitime du peuple palestinien est l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Son seul agent, l’État de Palestine par le biais du gouvernement palestinien qui est prêt à gouverner Gaza.

C’est le seul à avoir la tutelle juridique et politique pour gouverner Gaza et secourir la population. Depuis le cessez-le-feu, on a oublié que l’aide humanitaire entrait au compte-goutte dans l’enclave. On a oublié la réalité qui prévaut sur le terrain. Le gouvernement palestinien est prêt. Il n’attend qu’à déployer son plan de secours et de reconstruction par étapes.

Est-ce une menace sur la deuxième phase de l’accord de cessez-le-feu, qui prévoyait l’ouverture de négociations pour parvenir à la fin de la guerre ?

C’est la question que tout le monde se pose. Que cherche Trump en tenant de tels propos ? Dans son sillage, Bezalel Smotrich (ministre des Finances – NDLR) a assuré qu’il enterrerait l’idée d’un État palestinien. S’agit-il pour Netanyahou de sortir de l’accord obtenu grâce à la médiation de plusieurs États ? Souhaite-t-il poursuivre son projet de déportation forcée du peuple palestinien avec l’objectif ultime d’annexer la bande de Gaza ?

C’est la seule question qui doit être posée aux Israéliens. Le moment est également venu de mettre un terme à l’impunité. Depuis le déplacement aux États-Unis de Netanyahou, le monde entier semble avoir oublié qu’il est un criminel de guerre, dont la Cour pénale internationale demande l’arrestation pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité.

Qu’attendez-vous de la France aujourd’hui ?

En ces instants où nous voyons le président américain et le premier ministre israélien mettre en péril les droits du peuple palestinien, semer le chaos dans notre région et dans le monde et saper le droit international, le moment de l’action est venu. Les réactions, nous les saluons.

Mais nous disons depuis des années qu’elles ne suffisent plus. Pour les pays qui ne l’ont pas fait, dont la France, le moment est venu de reconnaître l’État de Palestine. On oublie que le génocide perpétré devant nos yeux à Gaza s’étend également en Cisjordanie occupée.

Le monde attendra-t-il que Trump déclare l’annexion de la Cisjordanie la semaine prochaine ? C’est le moment de protéger ce territoire en reconnaissant l’État de Palestine, afin de donner de l’espoir au peuple palestinien en premier lieu. Il verrait ainsi son droit à exister dans un État indépendant reconnu.

En mai dernier, nous avions rencontré Hala Abou Hassira à Argenteuil lors d’une rencontre à l‘initiative du PCF du Val d’Oise. Tous les intervenants avaient souligné l’urgence et l’importance de la reconnaissance par la France de l’État de Palestine. Aujourd’hui hélas, la question reste entière : qu’attend la France ?  

No Other Land

Pour fêter les 50 ans de notre cinéma « Les Toiles », nous sommes allés ce samedi… au cinéma !

C’est un documentaire sur la vie des Palestiniens en Cisjordanie occupée que nous avons choisi de voir : « No Other Land ». Un sujet assez peu traité au cinéma !

On ne ressort pas indemne de la séance, tant ce film est bouleversant. Violence, injustice, négation totale de droits fondamentaux, souffrance des familles palestiniennes chassées de leurs terres, leurs maisons éventrées, leurs puits bouchés… et cette faible lueur d’espoir qui naît de l’amitié entre deux jeunes, le Palestinien et l’Israélien, que tout pourrait pourtant opposer.

À lire ci-dessous la critique parue dans le journal « l’Orient-Le Jour ».

L’Orient-Le Jour est le seul quotidien libanais d’expression française. Il défend depuis sa création les valeurs démocratiques, le pluralisme, l’ouverture vers l’autre et le dialogue des cultures et des religions.

« No Other Land », un documentaire sur la colonisation israélienne en Cisjordanie occupée, nommé aux Oscars

Le film a reçu le prix du meilleur film documentaire au Festival international du film de Berlin en février 2024.

Il fait nuit et l’on entend seulement les sirènes de la police israélienne qui s’approche. La bande-annonce de No Other Land, un film projeté pour la première fois à la Berlinale en février 2024, donne le ton d’emblée. Le documentaire a comme mission de montrer la réalité brutale de la vie quotidienne des Palestiniens en Cisjordanie occupée, à travers une histoire humaine. Celle de l’amitié se formant entre un Palestinien, Bassel Adra, qui tente de documenter la perte de sa terre natale dans le village de Masafer Yatta, entouré de colonies israéliennes illégales, et d’un journaliste israélien juif, Yuval Abraham, avec lequel il couvre la violence des colons israéliens à l’encontre des Palestiniens en Cisjordanie occupée.

Bassel résiste depuis son enfance au déplacement forcé de son peuple par l’armée israélienne. Il enregistre la destruction progressive de sa terre natale, où les soldats israéliens démolissent les maisons et expulsent leurs habitants afin de créer une zone de tir militaire. Yuval l’aide alors dans son combat. Le lien inattendu qui se crée entre eux est mis à mal par le fossé énorme qui sépare leurs conditions de vie : Bassel est confronté à une oppression et à une violence constantes, tandis que Yuval jouit de la liberté et de la sécurité.

Le film a été tourné sur cinq ans, de 2019 à 2023, combinant 20 ans de documentation accumulée par les habitants qui luttent contre leur expulsion.

No Other Land  a été nommé dans la catégorie du meilleur long-métrage documentaire aux Oscars, bien qu’il n’ait pas été distribué aux États-Unis. La 96ᵉ cérémonie des Oscars se tiendra à Hollywood le 2 mars prochain.

Un film qui traite « de notre existence »

Le film marque les débuts en tant que réalisateur de Bassel Adra, Yuval Abraham, tous deux à l’écran, en collaboration avec Hamdan Ballal et Rachel Szor, qui sont tous les quatre membres d’un collectif rassemblant des Palestiniens et des Israéliens. Les quatre créateurs décrivent le tournage de ce documentaire comme « un acte de résistance sur le chemin de la justice » alors que la guerre de Gaza, ayant duré plus de 15 mois, connaît une trêve fragile depuis le 19 janvier suite à un accord de cessez-le-feu signé entre Israël et le Hamas.

Au cours du tournage du documentaire, le domicile de Bassel Adra dans le village de Masafer Yatta fait notamment l’objet de deux descentes de l’armée israélienne, au cours desquelles des ordinateurs et des caméras ont été saisis. Dans la bande-annonce, alors que Bassel filme des destructions menées par des soldats de l’armée israélienne, il est poursuivi par l’un d’entre eux qui tente de s’emparer des images.

« Félicitations à nos amis pour leur nomination dans la catégorie “meilleur documentaire”. No Other Land donne un aperçu vital de la vie quotidienne des Palestiniens sous la menace constante d’un nettoyage ethnique à Masafer Yatta », a réagi sur la plateforme X le collectif Breaking the Silence, une ONG d’anciens soldats et de réservistes de l’armée israélienne visant à rendre publics des témoignages sur la réalité des opérations israéliennes dans les territoires palestiniens.

Ce film a déjà remporté plusieurs prix, notamment celui du meilleur film documentaire au Festival international du film de Berlin, la Berlinale, en février 2024. La prise de parole de Yuval Abraham, dans laquelle il avait dénoncé une « situation d’apartheid » en Israël, l’occupation israélienne de la Cisjordanie et appelé à un cessez-le-feu dans la bande de Gaza, lui avait valu d’être accusé « d’antisémitisme » par des responsables politiques allemands avant de recevoir des menaces de mort sur les réseaux sociaux.

Le tollé suscité par cette cérémonie en Allemagne avait par ailleurs donné lieu à des appels à la démission de la ministre d’État chargée de la culture, Claudia Roth, membre du parti des Verts, qui avait applaudi le discours d’Abraham et de Adra. Preuve de la sensibilité du sujet, la ministre s’était rétractée par la suite, précisant avoir « applaudi le discours du journaliste israélien » exclusivement.

En parallèle, No Other Land a fait des remous en Israël à la suite de ce même discours, les réalisateurs ayant appelé à l’époque à un cessez-le-feu à Gaza et demandé au gouvernement allemand de cesser de fournir des armes à Israël. Abraham disait alors : « Je sais que c’est un moment très difficile pour sortir un film, mais il est très important pour moi que le public israélien le voie. Le film traite de sujets que nous n’avons pas l’habitude de voir dans les grands médias, de l’amitié impossible, du régime militaire en Cisjordanie, mais aussi de la lutte commune des jeunes Israéliens et Palestiniens pour un avenir égalitaire. (…) Nous avons invité le public à regarder un film qui traite de notre existence même et qui propose une voie différente vers la réconciliation et une solution de paix. » 

Le quotidien israélien Haaretz rappelait alors que la sortie de No Other Land avait amené certains médias israéliens à considérer ses réalisateurs comme « antisémites », dénonçant le fait « qu’à la télévision israélienne, vous êtes un antisémite si vous osez mentionner l’occupation. »

« Il est temps de distribuer “No Other Land” »

Yuval Abraham avait également déclaré au journal britannique The Guardian qu’il avait dû renoncer à son retour en Israël au lendemain de la cérémonie, après avoir appris que les médias israéliens qualifiaient son discours d’antisémite, certains citant des responsables allemands.

Malgré l’accueil positif de la critique, le film a rencontré des difficultés pour trouver des sociétés de distribution prêtes à le diffuser aux États-Unis ou dans d’autres pays occidentaux. Au début du mois, alors qu’il recevait un prix décerné par le New York Film Critics Circle, Brady Corbet, réalisateur du film The Brutalist, également nommé aux Oscars et mettant en scène l’immigration aux États-Unis d’un juif d’origine hongroise survivant de la Shoah, a profité de son discours de remerciement pour appeler l’industrie cinématographique à mettre fin à ce boycott. « Et la dernière chose que je voudrais dire, c’est qu’il est temps de distribuer No Other Land », a-t-il lâché.

Plus de 750 000 colons israéliens sont illégalement établis en Cisjordanie occupée, tandis que plus de 1 800 attaques de colons contre des Palestiniens ont été recensés depuis le 7 octobre 2023, selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) de l’ONU. Au moins 870 Palestiniens, dont 177 enfants, y ont été tués depuis cette date des suites de violences commises par des colons ou des soldats israéliens, qui ont également blessé 6 700 personnes, selon le ministère palestinien de la Santé. De plus, au moins 13 500 Palestiniens, ont été arrêtés et plus de 2 100 structures ont été démolies, entraînant le déplacement de plus de 6 700 personnes, selon l’organisation onusienne, qui ajoute que 34 Palestiniens ont été tués en Cisjordanie occupée depuis le début de l’année.

Parmi eux, au moins 12 ont été tués depuis le début du raid de grande ampleur lancé mardi par l’armée israélienne dans le camp de réfugiés à Jénine, d’après le bilan du ministère palestinien de la Santé.

Voir la bande annonce

Mayotte

Des bidonvilles entiers rasés, des maisons et infrastructures dévastées, pas d’eau ni d’électricité… Face à l’ampleur de la catastrophe qui frappe Mayotte, Bruno Retailleau, le ministre de l’Intérieur démissionnaire, qui comme ses prédécesseurs ne voyait jusque-là dans l’archipel qu’un laboratoire sécuritaire et de répression des migrants, a promis de « mobiliser tous les moyens possibles en termes civils et militaires ». Emmanuel Macron, qui doit lui aussi faire le voyage « dans les prochains jours », a annoncé une journée de deuil national. Mais au-delà du symbole indispensable et des mesures d’urgence, l’État considérera-t-il le 101e département Français enfin à égalité ?

Car si des « centaines », voire des « milliers », de victimes sont attendues c’est non seulement lié à l’ampleur du cyclone Chido, auquel le territoire n’était pas préparé malgré les alertes des scientifiques sur l’intensification de ces phénomènes du fait du réchauffement climatique. Mais aussi parce que Mayotte a été abandonnée à la pauvreté et aux cases de tôle, condamnée à être le plus grand désert médical de France, soumise à la soif avec des investissements notoirement insuffisants pour assurer l’accès à l’eau au point que le choléra a fait des victimes ces derniers mois…

Face à l’urgence et à l’ensemble de ces défis, la responsabilité de l’État est engagée. La solidarité est également de mise. Pour y participer, le Secours Populaire Français, qui a déjà débloqué un fonds de 100 000 euros et s’apprête à envoyer une mission sur place, lance un appel aux dons.

L’Humanité, 17 décembre 2024

Faire un don au Secours populaire français

Solidarité avec le peuple palestinien

À l’occasion de la Journée internationale de solidarité avec le peuple palestinien, le PCF cosigne une déclaration commune avec les camarades de l’Organisation de libération de la Palestine.


Le peuple palestinien subit la plus grande catastrophe de son histoire. Le gouvernement israélien d’extrême droite veut détruire tout espoir d’émancipation du peuple palestinien. Les massacres de masse, les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre, le génocide, dont il est coupable ont été condamnés par la Cour Internationale de Justice et ont donné lieu à l’émission de mandats d’arrêt de la part de la Cour Pénale Internationale. Nous dénonçons également la politique d’épuration ethnique de l’armée et des colons israéliens en Cisjordanie et à Jérusalem-Est occupés.

Nous réaffirmons le droit inaliénable du peuple palestinien à la réalisation de ses droits légitimes nationaux, en toute indépendance, en application du droit des peuples à l’autodétermination, et à vivre en paix et en sécurité, dans le cadre d’un État souverain et démocratique, aux côtés du peuple israélien. Seule une solution politique et l’application du droit international permettra une paix juste et durable entre Palestiniens et Israéliens.

Nous exigeons donc, en application des résolutions de l’ONU :

-Un cessez-le-feu immédiat et permanent pour l’ensemble de la région 

-La mise en jugement des criminels de guerre en application de l’arrêt de la CPI

-La protection du peuple palestinien contre les attaques de l’armée et des colons israéliens

-La reconnaissance par la France et l’Union Européenne de l’État de Palestine sur la base des frontières de 1967 avec Jérusalem-Est pour capitale

-La libération des prisonniers politiques palestiniens et des otages israéliens

-Le démantèlement de toutes les colonies israéliennes et la fin de l’occupation

-La levée du blocus de Gaza

-L’exercice du droit au retour des réfugiés.

Telle est la voie pour établir une relation pacifique entre les peuples palestinien et israélien. 

Nous demandons à l’UE et à la France de condamner les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité commis par le gouvernement israélien. Elles doivent faire appliquer les arrêts de la CPI. Nous appelons à la suspension de l’accord de libre-échange UE-Israël tant que l’État d’Israël ne se plie pas au droit international, et à la fin immédiate de toute livraison d’armes, de matériel militaire et de la coopération militaire entre les pays européens et l’État d’Israël.

Alors que l’extrême droite israélienne a annoncé l’annexion unilatérale et illégale d’une partie de la Cisjordanie pour 2025, qui s’ajouterait à l’annexion illégale de Jérusalem-Est, il y a urgence à agir !

En cette Journée internationale de solidarité envers le peuple palestinien, le PCF et l’OLP annoncent donc s’engager dans la construction d’une campagne large de solidarité à l’échelle européenne et française pour la réalisation des droits nationaux du peuple palestinien.

Ramallah & Paris, le 29 novembre 2024
Parti Communiste Français
Organisation de Libération de la Palestine

Crimes contre l’humanité

Pour mieux comprendre ce qui se passe à Gaza et en Cisjordanie…

Mercredi 20 novembre, la commission des Affaires étrangères a auditionné Madame Hala Abou-Hassira, représentante de l’Autorité palestinienne en France, sur la situation des Palestiniens.

« Il est de notre devoir à tous de reconnaître les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité « .

Écouter l’audition de la représentante de l’autorité palestinienne en France sur le site de LCP

Photos ci-dessous de S. B. prises au cours du Conseil municipal durant notre question orale sur la paix en Palestine, lors de la venue à Argenteuil de Hala Abou-Hassira, et lors de son intervention à la fête de l’Humanité

 

Notre humanité commune

Dans une tribune à «Libération», l’ancien Premier ministre demande au gouvernement israélien d’ouvrir les portes de Gaza afin que les journalistes et les ONG puissent faire la lumière sur le désastre humanitaire en cours.

par Dominique de Villepin, ancien Premier ministre

La situation à Gaza n’est pas seulement une tragédie humanitaire, mais un défi moral, juridique et politique pour toute la communauté internationale. Face à l’ampleur des destructions, aux souffrances de millions de civils et au risque de génocide évoqué par la Cour internationale de justice au début de l’année, nous avons le droit et le devoir de savoir.

Le bilan humain est insoutenable : plus de 2 millions de personnes déplacées, ayant dû fuir en moyenne cinq fois dans les derniers mois, profondément traumatisées par les bombardements intensifs. Plus de 45 000 morts, dont un très grand nombre de femmes et d’enfants, et plus de 20 000 enfants handicapés à vie à la suite de blessures graves ou victimes d’amputation.

Presque toutes les écoles, hôpitaux, bibliothèques, lieux de cultes, bâtiments historiques, et même les cimetières détruits, symboles d’une mémoire collective anéantie. Aujourd’hui, 400 000 civils sont piégés dans le nord de Gaza, sans accès humanitaire.

Nul ne saurait oublier le sort des otages encore détenus. Nul ne saurait ignorer la barbarie du Hamas qui s’est déchaînée le 7 octobre 2023, déclenchant un cycle de représailles sans fin. Des voix s’élèvent dans le monde entier : au sein du monde arabe, dans le Sud Global, au Vatican et dans nos universités.

Le silence et l’inaction menacent non seulement l’image de l’Occident, mais engendrent un mépris durable à son égard. Benyamin Nétanyahou, qui prétend livrer ce combat au nom de la civilisation, doit répondre à ces inquiétudes avec clarté et transparence. La communauté internationale doit refuser de détourner le regard. L’ignorance ne peut plus être une excuse.

Ce devoir de vérité est impératif pour une démocratie comme Israël

Nous devons faire la lumière sur ce qui se passe réellement derrière les murs de Gaza. L’obscurité nourrit les crimes et justifie les dénis. Plus encore, quand les journalistes meurent, voire sont directement ciblés, comme l’indique Reporters sans frontières. Les preuves des destructions et des violations du droit international s’accumulent, mais la vérité reste cachée derrière un blocus imposé. Chaque jour d’inaction nourrit l’impunité et nous éloigne de la justice.

Ce devoir de vérité est encore plus impératif pour une démocratie comme Israël. La liberté d’informer est un pilier pour toute démocratie. Cacher la réalité ou empêcher la lumière de faire jour trahit les principes mêmes qui la fondent. Nombreux sont les Israéliens eux-mêmes qui s’interrogent et dénoncent la situation.

La convention de 1948 nous impose de prévenir avant qu’il ne soit trop tard. L’histoire nous enseigne que les premiers signes d’une tragédie sont souvent ignorés ou minimisés. Ouvrir Gaza aujourd’hui, c’est faire preuve de lucidité et de courage pour évaluer la situation et garantir que le droit soit respecté. C’est aussi mobiliser les consciences face à une tragédie qui va hanter la mémoire des générations futures.

Refuser d’agir aujourd’hui, c’est abandonner notre humanité commune

Il est temps pour la communauté internationale de reprendre l’initiative. Ouvrir Gaza à des observateurs indépendants, c’est permettre aux journalistes, aux organisations humanitaires et aux instances internationales de dire la réalité et de témoigner. C’est donner aux citoyens du monde la possibilité de comprendre l’urgence de la situation et d’exiger des actions immédiates. La désinformation ou l’absence d’information ne doivent pas servir de prétextes à notre inaction.

Refuser d’agir aujourd’hui, c’est abandonner notre humanité commune. Le droit et le devoir de savoir ne sont pas des options. Ce sont les piliers de la justice, de la dignité humaine et de la paix. «Open Gaza Now» n’est pas une lubie ni une demande extrême, c’est une exigence essentielle. Face à l’urgence, il est de notre responsabilité collective de briser le cycle de la violence qui précipite la division du monde entre l’Occident et le Sud Global, au motif d’un «deux poids, deux mesures», dont les conséquences promettent d’être catastrophiques. Le gouvernement israélien doit ouvrir les portes de Gaza pour prouver qu’il est à la hauteur des principes qu’il revendique. 

Image parue dans l’Humanité en 2014

Quelle connerie

Il y a 110 ans, commençait un affrontement mondial effroyable.

Ce matin, nous étions comme chaque 11 novembre, présents à la commémoration de l’armistice qui mit fin aux combats de la première guerre mondiale. L’occasion pour nous de réaffirmer notre aspiration profonde à la paix !

Cette date mélange malheureusement depuis que N. Sarkozy en a décidé ainsi, un hommage « à tous les morts pour la France ». Un bien curieux amalgame entre les victimes des deux guerres mondiales, celles des guerres coloniales et celles des guerres plus récentes menées par des armées de métier. Des conflits certes bien différents.

Pour nous, le 11 novembre reste la commémoration de la fin de la « grande guerre », qui fut bien une grande boucherie par l’ampleur des destructions, des horreurs et des souffrances qu’elle a engendrées. Des morts, des invalides, des traumatisés, des veuves et des orphelins par millions, partout en Europe et dans le monde. Une guerre pour les « industriels » qui finira par une paix injuste semant les germes d’un deuxième conflit mondial.

Hélas, cette tuerie que les malheureux poilus voyaient comme la « der des der », ne le sera pas.

Aujourd’hui, de nombreux conflits ensanglantent le monde, de l’Ukraine à Gaza et au Liban, en Afrique… des drames absolus pour les peuples, auxquels s’ajoutent des milliards dépensés dans une course folle aux armements.

Avec Jacques Prévert, redisons-le : la guerre,  quelle connerie !

« Et nous allons, nous allons, sur ces champs encore blêmes et usés par les pas, sous le ciel où des nuages se déploient, déchiquetés comme des linges à travers l’étendue noircissante qui semble s’être salie, depuis tant de jours, par le long contact de tant de pauvre multitude humaine. » Le feu, Henri Barbusse

Photos de la cérémonie place Gambetta puis au cimetière : merci à S.B. ! 

L’horreur absolue

260 personnalités et élus pour un cessez-le-feu à Gaza : « Depuis un an, nos consciences sont ébranlées »

Tribune

Nous publions cet appel lancé par plus de 260 signataires, élus et personnalités associatives.

L’horreur absolue se déroule sous nos yeux à Gaza, sans qu’aucune des grandes puissances internationales n’intervienne pour y mettre un terme. Pire, elles offrent au gouvernement israélien un blanc-seing pour continuer de perpétrer des crimes et des destructions en toute impunité, visibles aujourd’hui en boucle via les chaînes et les supports numériques du monde entier.

Personne ne pourra dire qu’on ne savait pas !

Des dizaines de milliers de tués et de disparus. Une situation humanitaire hors de contrôle. Des dizaines de milliers de blessés, de handicapés, de déplacés. Une population entière traumatisée durablement. Une génération sacrifiée.

Les Libanais.es subissent depuis le 23 septembre dernier, à leur tour, d’effroyables frappes aériennes, tuant des centaines de civils aveuglément et jetant des centaines de milliers d’autres sur les routes.

À cette ignoble barbarie, succède la volonté du gouvernement israélien de briser les institutions internationales. La Knesset et ses élu.es au pouvoir, en adoptant deux textes visant à l’interdiction de l’intervention de l’UNRWA (office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugié.es de Palestine dans le Proche-Orient qui fournit assistance, protection et qui plaide en faveur des 4,7 millions de réfugié.es palestinien.nes) ont franchi une nouvelle étape dans l’abject en frappant directement celles et ceux qui permettent la survie immédiate des populations. Rappelons que l’UNRWA apporte l’aide humanitaire dont dépend la survie de 2 millions de Gazaouis sous blocus israélien, et fait fonctionner les services indispensables de santé et d’éducation dans l’ensemble des territoires de la Palestine occupée.

L’UNRWA est le poumon de la Palestine occupée et c’est précisément cet organe vital que le gouvernement israélien veut frapper !

Ne nous y trompons pas, la stratégie du pouvoir israélien et ses opérations menées à Gaza et en Cisjordanie, sous couvert d’un « droit à se défendre », visent un objectif global d’effacement des revendications légitimes des Palestiniens par la force. Il s’agit de détruire tout ce qui peut concourir à favoriser le droit inaliénable du peuple palestinien à l’autodétermination, à l’indépendance, à la souveraineté et au droit au retour. Au-delà de l’aide humanitaire aux populations, l’UNRWA revêt une dimension éminemment politique : sa présence à Jérusalem renvoie inévitablement au système d’occupation illégitime de l’État israélien. L’UNRWA symbolise aussi l’engagement international en faveur du droit au retour des réfugié.es. Interdire ses activités représente une escalade folle sans précédent, c’est un défi flagrant à toutes les chartes et traités et à tous les États membres de l’Organisation des Nations Unies.

Cette décision bafoue l’accord Comay-McLemore de 1967 qui a permis à l’agence des Nations Unies d’opérer à l’intérieur des territoires palestiniens occupés.

Elle menace encore davantage le statut de la ville de Jérusalem Est d’où officie l’agence des Nations Unies, le but du gouvernement israélien étant la poursuite totale et finale de l’annexion de Jérusalem Est.

Nos partenaires palestinien.ne.s des camps de réfugié.e.s expriment leur écœurement vis-à-vis des États, partout dans le monde, qui contribuent au financement de l’UNRWA et qui, dans le même temps, n’exercent aucune pression envers l’État d’Israël pour qu’il rende des comptes. Ils ne comprennent pas pourquoi toutes les tentatives de déstabilisation des institutions internationales par Benyamin Netanyahou restent sans effet. L’État d’Israël se comportant comme un état hors-la-loi, nous devons exiger sa suspension de l’ONU !

Notre action doit continuer à porter la voix des Palestiniens, nous, peuples libres, ne reconnaissant que le droit et une organisation internationale légitime à intervenir pour garantir le maintien de la paix et de la sécurité. En ce sens, la France s’honorerait de reconnaître l’État de Palestine comme 146 des 193 pays membres de l’Organisation des Nations unies.

Notre association (la Coopérative des élus, ndlr) et à travers elle, les parlementaires, maires, élu.e.s, citoyen.n.e.s engagé.e.s des villes de notre réseau, défendons le droit des réfugié.e.s palestinien.ne.s depuis plus de 35 ans. Nous nous tiendrons aux côtés des milliers de personnes qui font vivre l’UNRWA au quotidien et aux côtés réfugié.es palestinien.nes dans cette nouvelle épreuve et nous organiserons une mobilisation d’envergure dans ce sens dans les mois qui viennent.

Nous réaffirmons notre soutien inaltérable à l’UNRWA, notre soutien aux peuples palestinien et libanais. Nous portons haut et fort leur voix pour que nos pays, la France et l’Europe, exercent leur pouvoir pour déployer toutes les sanctions possibles contre l’État israélien, inverser le rapport de force pour permettre à la justice et au droit international de s’appliquer.

Vivre dignement, en paix

L’État d’Israël représente une menace pour la sécurité, la paix », estime Hala Abou Hassira, l’ambassadrice palestinienne en France.

Hala Abou Hassira se bat sans relâche pour l’application du droit international à Gaza et la reconnaissance de l’État de Palestine par Paris. Elle ne peut s’empêcher d’avoir la gorge nouée au regard de l’année qui vient de s’écouler.

Entretien avec Axel Nodinot pour l‘Humanité

Depuis un an, les Palestiniens de Gaza sont massacrés par l’armée israélienne. Que ressentez-vous ?

Cette question fait mal au cœur. C’est une année plus que dramatique. C’est le sang d’innocents, de femmes, d’enfants qui a coulé, mais qui ne devaient pas payer ce prix. Depuis le 7 octobre, nous déplorons des pertes humaines extraordinaires : dans la bande de Gaza, plus de 41 000 Palestiniens ont été tués, dont plus de 70 % de femmes et d’enfants.

Plus de 100 000 blessés sont condamnés à mort en raison de la destruction par Israël des infrastructures qui permettraient de les soigner. Je crois que le monde entier a vu de ses propres yeux le génocide qui s’y déroule.

L’ensemble des hôpitaux de la bande de Gaza, les écoles, les universités, sont hors service. Les habitations sont rasées. Des milliers de familles sont complètement effacées du registre civil palestinien. Plus de 20 000 enfants sont aujourd’hui orphelins.

Quand je reviens sur cette année, un moment me bouleverse encore, lorsque le ministre israélien de la Défense, Yoav Gallant, a traité les Palestiniens « d’animaux humains » et a appelé au génocide – sans le nommer ainsi –, à couper l’eau, l’électricité, la nourriture et le fioul. Nous voyons aujourd’hui les conséquences de ce génocide à Gaza, son extension d’une manière différente en Cisjordanie, les attaques israéliennes contre chaque ville, chaque camp de réfugiés palestiniens.

Ces douze derniers mois ont également confirmé l’impuissance de la communauté internationale, incapable de stopper Israël et de passer outre le veto des États-Unis. Qu’en attendez-vous désormais ?

La communauté internationale est impuissante depuis huit décennies déjà ! Elle n’a pas été en mesure d’appliquer les innombrables résolutions du Conseil de sécurité concernant la question palestinienne, ni la dernière qui exigeait un cessez-le-feu immédiat, il y a maintenant six mois. Le droit international est menacé lorsqu’il est mis en œuvre pour certains conflits, mais qu’il fait exception pour les Palestiniens.

Cette politique de deux poids, deux mesures est destructive. Il est temps de se réveiller et de prendre les mesures juridiques nécessaires pour rendre responsable l’État d’Israël et ses dirigeants, qui commettent chaque jour des crimes de guerre, un système de nettoyage ethnique et un régime d’apartheid.

Faute de quoi, nous allons au-devant d’un chaos total, d’une déstabilisation totale de notre région, et même au-delà, je le crains. Aujourd’hui, l’État d’Israël représente une menace pour l’humanité entière, pour la paix et la sécurité.

La France ne reconnaît toujours pas l’État de Palestine. Pourquoi devrait-elle le faire, selon vous, et qu’est-ce que cela changerait ?

La France est un membre permanent du Conseil de sécurité, et a une voix singulière : c’est avec des mains françaises que le droit international a été écrit. En 1982, durant l’invasion israélienne de Beyrouth, le président Mitterrand a été à l’initiative de la solution à deux États.

Je crois qu’il est de la responsabilité de la France, aujourd’hui, de protéger cette solution et de permettre sa concrétisation. La reconnaissance de l’État de Palestine serait une sorte de justice vis-à-vis du peuple palestinien, et lui permettrait d’exercer son droit inaliénable à l’autodétermination. Ce serait aussi un message très fort à Israël, pour lui dire qu’il ne peut continuer à violer le droit international.

Je rappelle que la personnalité juridique de l’État de Palestine existe déjà, en étant membre à part entière de l’Unesco, membre observateur aux Nations unies. Je salue le vote de la France sur la résolution concernant l’adhésion de la Palestine en tant que membre à part entière, mais il faut concrétiser ce vote par une vraie reconnaissance du droit à l’existence du peuple palestinien.

De nombreuses mobilisations dans le monde entier ont eu lieu, ces douze derniers mois, en solidarité avec le peuple palestinien. Considérez-vous que les peuples sont vos plus puissants alliés ?

Bien évidemment, ce sont les peuples qui sont le reflet de l’humanité. Je salue toutes les mobilisations qui ont eu lieu aux quatre coins de la terre. La jeunesse d’aujourd’hui a accès aux informations en direct ; elle voit les crimes, les vies anéanties.

Ces peuples ont démontré une conscience humaine extraordinaire en rejoignant le camp de la justice et du droit international, avant même de se rallier au peuple palestinien, parce que notre combat commun, c’est la justice. Nous comptons sur les jeunes du monde entier et sur leur mobilisation.

La Fête de l’Humanité a été un moment extraordinaire de solidarité, comme elle l’a toujours été. Je saisis ce moment pour remercier le journal l’Humanité et son directeur, le sénateur Fabien Gay, et le PCF également, pour ce soutien extraordinaire et permanent aux côtés des peuples opprimés. Le peuple palestinien, parmi tous les autres peuples, cherche la justice et la liberté. Il ne cherche pas la mort ; il veut vivre dignement, en sécurité et en paix.

Nous avions rencontré Hala Abou Hassira à Argenteuil, en mai dernier, lors d’une soirée organisée par la fédération du PCF 95, en présence de Taoufiq TAHANI, Président d’honneur de l’association France Palestine Solidarité ; Francis WURTZ, ancien député PCF européen ; Pierre BARROS, sénateur du Val d’Oise ; Cécile DUMAS, conseillère régionale d’IdF et secrétaire du PCF 95. Les photos datent de cette rencontre.

Dominique à la fête

Dominique de Villepin : « Nous avons le devoir d’arrêter l’escalade meurtrière à Gaza »

Dominique de Villepin, invité à la fête de l’Humanité, a plaidé pour un nouvel ordre mondial fondé sur la justice et sur la paix.

Cette invitation a fait couler beaucoup d’encre. Certes, D. de Villepin est de droite et nous avons de nombreux désaccords sur la plupart des sujets. Nous n’oublions pas qu’il a été ministre de Jacques Chirac, à l’origine du projet de « CPE » qui avait suscité une forte mobilisation amenant à son abandon. Mais son discours devant le Conseil de Sécurité de l’ONU en 2003, alors qu’il était ministre des Affaires étrangères,  avait aussi marqué les esprits : il avait brillamment détaillé l’opposition de la France à la guerre américaine en Irak.

En tout cas, dans les propos tenus à la fête, que ce soit sur la guerre à Gaza ou la situation politique française… rien à redire, nous partageons ses positions !

Pour juger vous-même, à lire ci-dessous son entretien avec les journalistes Rosa Moussaoui, Sébastien Crépel et Vadim Kamenka.

Photo Nicolas Cleuet

« Vous fournissez l’épée, nous fournissons le sang/Vous fournissez l’acier et le feu, nous fournissons la chair/Mais le ciel et l’air/Sont les mêmes pour vous et pour nous. » Que vous inspirent ces vers du poète palestinien Mahmoud Darwich ?

La poésie nous rappelle à la conscience de notre humanité commune. Nous avons tous le même devoir : arrêter cette escalade meurtrière. Le 7 octobre, ne l’oublions pas, c’est 1 200 morts et plus de 240 otages. À partir de là, l’engrenage de la vengeance sans limite, sans proportion, a conduit, à Gaza, à ce bilan effarant de 40 000 morts, dont 30 000 femmes et enfants, issus de la population civile. Ce bilan, qu’il nous faut regarder en face, est lié à un choix de réponse par la force de la part d’une démocratie soutenue par les États-Unis et par les autres démocraties.

Alors même que nous aurions la capacité, et c’est cela que je trouve particulièrement révoltant, d’introduire de la mesure dans la réponse israélienne. D’abord, parce que nous aidons économiquement Israël, y compris sur les territoires de la colonisation. Ensuite, parce que nous apportons à ce pays une aide militaire – c’est particulièrement vrai s’agissant des États-Unis. Et nous le faisons, en quelque sorte, en fermant les yeux sur cet engrenage de la violence dont nous savons qu’il ne peut conduire à rien.

Ceux qui plaident pour continuer la guerre, pour aller « jusqu’au bout », oublient une réalité fondamentale. Nous sommes dans une guerre dite « contre le terrorisme » qui ne peut être gagnée en employant le seul langage de la force. Surtout si cette logique de force est sans objectif politique. Benyamin Netanyahou répète que son but, c’est l’éradication du Hamas. Il est contredit par son ministre de la Défense, Yoav Gallant, qui dit lui-même que le Hamas a été désarmé.

À Gaza, tous les services de renseignements disent que le point d’achoppement des négociations, le corridor de Philadelphie, dans le sud de Gaza, n’a pas lieu d’être maintenu par Israël. Sur ce point, une entente est possible : on pourrait engager un cessez-le-feu qui permettrait de libérer de nombreux otages, comme cela a été possible une première fois. Mais le gouvernement Netanyahou cherche surtout à se maintenir au pouvoir. Le premier ministre israélien joue sa survie personnelle et judiciaire. D’où la persistance d’une politique ultraconservatrice et fondamentaliste, celle de Ben-Gvir et Smotrich, auxquels il est associé. Cet engrenage de la violence est sans issue.

Entre les victimes du 7 octobre et celles de Gaza, partagez-vous le constat d’un double standard, d’une empathie sélective ?

Le drame, c’est l’invisibilisation de la mort à Gaza. Il ne s’agit pas de nier l’horreur, ni la barbarie du 7 octobre. Mais tous ces morts ont un visage. Tous ces morts s’inscrivent dans un lignage, dans un souvenir. Comment fait-on son deuil de ces morts qui n’existent pas ?

Vous avez cité Mahmoud Darwich ; je garde la mémoire des vers de Paul Celan : « Alors vous montez en fumée dans les airs/alors vous avez une tombe au creux des nuages. » Quelles sont les sépultures de ces enfants et de ces femmes à Gaza, dans un territoire où même les cimetières sont bombardés ? Heureusement, il reste une conscience internationale. Tous, nous avons le devoir d’ouvrir les yeux.

La France apporte son soutien inconditionnel à Benyamin Netanyahou. Comment pourrait-elle retrouver une voix crédible, indépendante, écoutée pour dégager des alternatives de paix au Proche-Orient ?

Nous avons défendu le droit international en Ukraine mais que faisons-nous à Gaza ? Ce droit international, depuis 1947, est bafoué au Proche-Orient. La Cour internationale de justice s’est prononcée sur l’illégalité de la colonisation. Elle a dit son inquiétude sur ce qui pourrait conduire à un éventuel génocide. La Cour pénale internationale a mis en accusation des responsables israéliens et, également, même si je ne fais pas de parallèle, des responsables du Hamas.

Si nous sommes capables de faire gagner la justice à Gaza, c’est tout l’ordre mondial que nous pourrons refonder. Ce conflit est né avec la création de l’État d’Israël, au lendemain de cet immense traumatisme de la Shoah, mais aussi de cette immense injustice faite aux Palestiniens restés sans terre. Avec la Nakba, 700 000 personnes ont été contraintes au départ.

Vous avez à plusieurs reprises réaffirmé votre attachement à une solution à deux États, à la reconnaissance par la France d’un État de Palestine…

Reconnaître le droit du peuple palestinien, accepter une solution à deux États, c’est garantir la sécurité d’Israël. Je n’ignore rien de l’immense choc, en Israël, du 7 octobre, qui a ravivé la mémoire de la Shoah. Cet État refuge, tout à coup, montrait ses limites. Le mythe d’un État capable de tout sécuriser par des armes sophistiquées s’est effondré. Une seule arme pourra garantir la sécurité du peuple israélien. C’est la justice qui permettra aux deux peuples de vivre ensemble.

La seule solution pour les esprits les plus radicaux comme Benyamin Netanyahou, c’est l’extension du conflit, avec le rêve d’une guerre totale. On voit bien comment Israël pourrait, si le conflit s’étend, solliciter l’aide américaine. Les Israéliens ne peuvent pas seuls détruire le Hezbollah et s’en prendre à l’Iran, avec une vraie menace sur le plan nucléaire. Le schéma de Benyamin Netanyahou, c’est la politique du pire.

Au contraire, la réponse, dans le cadre de la solution à deux États, réside dans une administration pour tous les territoires occupés : Gaza, la Cisjordanie et Jérusalem. Une administration qui pourrait prendre en main ces territoires le plus tôt possible, sous l’égide internationale, avec une Autorité palestinienne rénovée, légitime et crédible, avec une force internationale d’interposition. Un tel scénario exige des interlocuteurs prêts à avancer, du côté israélien comme du côté palestinien. Il implique un réengagement de la communauté internationale en faveur de la justice et de la paix. Liquider le Hamas, ce n’est pas liquider les Palestiniens, ni la question palestinienne.

Jamais la question palestinienne n’a été aussi prégnante, incontournable, nécessaire à la création d’un nouvel ordre mondial. Si la communauté internationale veut éviter le spectre d’une guerre globale, mondialisée, elle doit offrir un avenir aux peuples, changer la perspective du monde.

Toute voix critique du gouvernement israélien s’expose à l’infamante accusation d’antisémitisme. Vous-même avez été la cible de tels procédés. Comment l’avez-vous vécu ?

Toute instrumentalisation de l’antisémitisme nuit à la lutte indispensable contre l’antisémitisme. Nous sommes dans un monde où les réseaux sociaux, les chaînes d’information en continu ne cessent de polariser les jugements et les opinions publiques. Cette logique de clivage est permanente. Nous devons donc nous méfier de l’instrumentalisation de nos paroles.

Mais ceux qui lancent ces accusations refusent en fait le débat. Je suis prêt à parler avec tout le monde. Et cette liberté fait peur à ceux qui refusent le dialogue et veulent le clore avec des étiquettes : « Antisémite », « anti-Israélien », « antisioniste ». Non ! Nous devons prendre le risque du débat. Un devoir s’impose quand on fait de la politique : assumer ses convictions.

La France a choisi elle aussi, au Sahel, la voie de la « guerre contre le terrorisme »…

Derrière cette guerre contre le terrorisme, et souvent derrière l’emploi de la force, il y a, sous-jacente, cette pensée magique du changement de régime qui réglerait tout. La politique du changement de régime, défendue par les néoconservateurs américains, s’est déployée en Irak, en Libye, en Syrie. Avec pour résultat le chaos que l’on sait. Elle est encore omniprésente sur la scène internationale, face à l’Iran, face à la Russie.

Je crois au contraire que l’ordre international tel qu’il a été défini en 1945 et tel qu’il devra être refondé implique l’acceptation du principe de non-ingérence, qui n’est pas synonyme de désintérêt pour les droits de l’homme. Toute leçon donnée aux autres doit commencer par soi-même. Regardez ce qui s’est passé le 6 janvier 2021 avec l’invasion du Capitole à Washington. Est-ce l’image d’une grande démocratie ? La confusion idéologique conduit les démocraties occidentales à s’égarer dans la surenchère. Or il n’y a pas d’issue dans la surenchère.

Qu’est-ce qui distingue le spectre de la « guerre globale » contre laquelle vous mettez en garde des conflits mondiaux du XXe siècle ?

Le spectre de la guerre globale est présent dans beaucoup de nos discours, y compris parfois dans la politique des sanctions. Les deux tiers de l’humanité ne suivent pas nos politiques de sanction. Les Brics, eux, se posent la question de vivre sans ce dernier tiers, en commerçant par le biais d’échanges qui ne passeraient pas par le dollar, par les marchés internationaux. C’est la construction d’un monde parallèle qui peu à peu va nous isoler. Tout cela change les mentalités du monde.

Et si la France veut rester capable de parler au Brésil, à l’Afrique du Sud, à l’Algérie, à l’Indonésie, nous devons construire un langage commun hors de la confrontation entre les États-Unis et la Chine. C’est aussi la question posée à l’Otan : doit-elle se projeter vers l’Asie pour contenir l’influence chinoise ? Cette logique d’élargissement des conflits, de guerre totale, nous menace. Au contraire, l’Europe doit préserver son indépendance, son autonomie stratégique. Elle doit construire son identité et sa souveraineté dans un grand partenariat avec le Sud global. L’avenir est là.

Le président Biden se dit « déterminé à mettre l’Ukraine dans la meilleure position possible pour l’emporter ». Comment initier un processus diplomatique conduisant à la désescalade ?

Ce conflit a déjà fait 300 000 victimes, on voit bien qu’il ne mène nulle part. Comment faire en sorte que la Russie ait intérêt à ne pas aller plus loin, à transiger ? C’est la question stratégique aujourd’hui sur la table. Nous devons être capables de dire là où peut se nouer une paix raisonnable. C’est compliqué, avec l’enjeu territorial au Donbass et en Crimée. Mais la question du statut de l’Ukraine, de sa neutralité, se pose aussi, comme celle des garanties de sécurité.

Redoutez-vous le retour de Donald Trump ?

Donald Trump prétend qu’il va faire la paix en Ukraine en 24 heures. Ça paraît peu raisonnable. Il a sans doute son idée sur Gaza ; elle ne passe sans doute pas par la création d’un État palestinien. Mais cela peut produire un réveil. Les Européens finiront peut-être par comprendre que les États-Unis, quoi qu’il arrive, privilégieront, comme ils l’ont fait avec Barack Obama, une continuité historique et diplomatique qui ne va pas dans le sens de l’Europe.

L’obsession des États-Unis, c’est l’Asie-Pacifique, avec l’objectif d’empêcher la Chine de devenir la première puissance mondiale. Ce n’est pas l’enjeu pour l’Europe. Nous n’avons pas partie liée avec les États-Unis sur l’ensemble de leur vision stratégique mondiale. L’Europe doit comprendre qu’elle a des intérêts communs avec le Sud global. Il faut être capable de mettre les pieds dans le plat.

Mario Draghi, l’ancien gouverneur de la BCE, fait justement le constat d’un décrochage économique de l’Europe. Il préconise un grand plan européen d’investissement. Michel Barnier, lui, a pour mission de conduire en France un plan d’austérité sans précédent. Quelles peuvent en être les conséquences économiques, sociales, politiques ?

L’austérité est toujours un renoncement. On peut choisir le sérieux budgétaire face à la dette tout en restant exigeant sur la nécessité de préserver la croissance. Nous avons besoin, comme les Américains et comme les Chinois, de relancer nos économies dans un moment où la différenciation se fait dans la grande bataille numérique, technologique. Cela exige des sommes colossales.

Mario Draghi parle de 800 milliards d’euros par an. C’est un immense effort, les États-Unis l’ont fait. Il faut être capable de cette audace. Le drame de la France, c’est que la start-up nation s’est faite à périmètre constant. Le résultat, c’est que nous sommes aujourd’hui dans un pays étriqué, qui rapetisse, ne pense pas, un pays égoïste. L’avenir, c’est au contraire la capacité d’offrir à chacun une perspective. Et cela suppose de renier la politique du rabot.

La dissolution de l’Assemblée nationale a ouvert une crise inédite sous la Ve République. Peut-elle se muer en crise de régime ?

Je ne suis pas forcément le mieux placé pour parler de dissolution… Mais je me permets de dire quand même que cette dernière dissolution n’a rien à voir avec la précédente. Là, j’avoue qu’on a un maître ès dynamite. Se couper de l’exigence démocratique, c’est courir le risque d’une crise de régime. Je l’ai dit dès le lendemain des législatives : il fallait faire les choses dans l’ordre, en respectant les Français.

Une force est arrivée en tête, il fallait lui donner sa chance. Est-ce que cela aurait duré ? Est-ce que le Nouveau Front populaire (NFP) aurait eu l’audace d’étendre ses lignes pour constituer un gouvernement qui puisse avoir une majorité ? Ce n’était pas au président de la République d’y répondre à la place du NFP. Nous sommes dans une situation très singulière : c’est le parti arrivé en dernier qui forme le gouvernement. Reconnaissez quand même un mérite à ce choix : il donne raison à la parole évangélique. « Les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers ! »

Michel Barnier est un homme d’expérience, de dialogue, il l’a prouvé à Bruxelles. Bruxelles n’est pas le Parlement français. Je lui souhaite bon courage, avec le RN aux aguets. Mais il ne faut pas désespérer de la démocratie : nous avons d’autres options. L’expérience d’un gouvernement de front républicain mériterait peut-être d’être tentée. Vous avez devant vous un gaulliste : j’ai la mémoire de 1944. Un gouvernement d’union nationale, en cas de crise majeure, pourrait être une réponse. Ce que je souhaite, c’est que personne ne joue la politique du pire. Parce que le pire, nous savons tous où cela conduit.