Nous l’avions vu, non sans émotion, aux Toiles en janvier 2025 : « No Other Land » a depuis reçu l’Oscar du meilleur documentaire.
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« Télérama » revient sur ce film et son accueil en Israël. Article à lire ci-dessous.
“No Other Land”, Oscar du meilleur documentaire : en Israël, des projections “pirates” et un succès inattendu
Le mouvement pacifiste Standing Together organise des projections du documentaire oscarisé, qui porte sur l’occupation israélienne en Cisjordanie. “Plus de deux mille” spectateurs se sont inscrit “en huit jours”, relate l’un des organisateurs.
Par Valérie Lehoux
Une semaine après avoir reçu l’Oscar du meilleur documentaire, No Other Land est-il enfin visible en Israël ? Ce film, coréalisé par deux Israéliens (Yuval Abraham et Rachel Szor) et deux Palestiniens (Basel Adra et Hamdan Ballal), dénonce l’occupation de l’État hébreu en Cisjordanie. Il montre notamment comment l’armée israélienne détruit méthodiquement des maisons palestiniennes et en chasse les habitants pour les priver de leur terre. Le gouvernement de Benyamin Netanyahou, par la voix notamment de son ministre de la Culture, mène une intense campagne contre ce documentaire et tente d’en empêcher la projection depuis déjà plusieurs mois.
C’était compter sans les militants de Standing Together, organisation pacifiste israélienne qui réunit Juifs et Arabes. Depuis une semaine, ils montent des séances un peu partout dans le pays, avec un succès qu’ils n’anticipaient pas. Bien plus qu’un témoignage, ce film est à leurs yeux un outil politique pour aider au dialogue et rompre la logique mortifère de la guerre. Explications d’Omri Ouaknine-Yekutieli, chargé de l’organisation des projections.
No Other Land avait-il été projeté en Israël avant de recevoir l’Oscar du meilleur documentaire, le 2 mars dernier ?
Non, le gouvernement a tout fait pour l’empêcher. Il a même essayé de voter une loi à ce sujet, ce qui n’a pas abouti, mais, dans les faits, et à ma connaissance, aucun cinéma ne l’a montré. Les réalisateurs avaient donc décidé de le mettre sur un site Web, accessible dans tout le pays. Ceux qui le souhaitaient ont pu ainsi le regarder mais de façon isolée, pas au sein d’une assemblée. Après l’Oscar, les critiques du gouvernement ont redoublé, parlant d’un film mensonger. Comme nous disposons de cinq lieux dans le pays, les « maisons pourpres » [de la couleur du logo de Standing Together, ndlr], qui peuvent accueillir de cent à cent cinquante personnes, nous avons décidé d’y monter des projections publiques. La première a eu lieu la semaine dernière à Haïfa, dans le nord d’Israël – à une quarantaine de kilomètres de la frontière libanaise. Elle s’est très bien passée. Mais nous avons tout de suite vu que cela ne suffirait pas.
Dès cette première date, de nombreuses personnes se sont manifestées, partout en Israël et en Palestine, disant qu’elles avaient envie de voir le film. Nous avons donc cherché à monter d’autres séances dans de petites communautés, hors des grandes villes. Une personne s’est portée volontaire pour en organiser une chez elle, et des habitants des environs sont venus. Nous avons réitéré l’opération ailleurs. Nous parlons maintenant de vingt ou vingt-cinq projections en une semaine. Nous l’avons fait à Haïfa, Tel-Aviv, Jérusalem, nous allons le faire à Beer-Sheva, à Rahat, une ville bédouine dans le Néguev, à Umm al-Fahm et Baqa al-Gharbiyye, des villes arabes. Dans des villages aussi. Chaque fois, nous n’indiquons les détails pratiques, lieu et horaire, qu’à celles et ceux qui se sont inscrits – plus de deux mille en huit jours –, afin d’éviter au maximum que des militants d’extrême droite viennent saboter les séances. Pour l’instant nous n’avons pas eu de problème.
Plus le gouvernement s’oppose à ce film, plus nous recevons de demandes de projection et de visionnages.
Quel genre de public vient voir le film ?
Dans les villes mixtes comme Tel-Aviv, Jaffa, Haïfa, Jérusalem, où vivent les deux communautés, le public est composé à 70 % de Juifs et à 30 % d’Arabes. Pour les villes majoritairement peuplées d’Arabes, nous attendons une proportion inverse. Quant à l’âge du public, j’ai été surpris du nombre important de jeunes. Beaucoup d’étudiants, et beaucoup qui doivent faire bientôt l’armée – ce qui est un gros sujet en Israël. Nous avons aussi des gens plus âgés, dont certains ont activement milité pour la paix dans leur jeunesse et qui veulent agir aujourd’hui dans leurs cercles proches, au sein de leur quartier, de leur communauté de vie. En fait, dans de nombreux villages, ce sont les plus âgés qui organisent les projections, et des jeunes qui y assistent.
Des débats ont-ils lieu en marge du film ?
Deux représentants de Standing Together se rendent sur place chaque fois – un Arabe d’Israël ou un Palestinien des territoires, et un Juif israélien. Ils prennent la parole rapidement avant la projection, puis animent une discussion après. Ce qui est important pour nous, en tant que mouvement, c’est de prendre appui sur ce film pour montrer qu’il est possible, et même indispensable, de monter un vrai partenariat entre Palestiniens et Israéliens. La discussion qui suit les projections ne sombre pas dans le constat d’échec, car ce film est en lui-même la preuve que ce partenariat est possible.
Le ministère de la Culture fait-il pression sur vous pour empêcher les projections, comme il l’a fait avec les salles de cinéma ?
Non, et je pense qu’il ne le fera pas, car ce serait contre-productif. Nous le constatons : plus le gouvernement s’oppose à ce film, plus il tente de diviser la population à son sujet, de construire un récit pour dire qu’il propage des fake news, plus nous recevons de demandes de projection et de visionnages. Deux mille inscriptions en une semaine, c’est considérable pour un petit pays comme Israël. Si le gouvernement fait pression sur nous, il y en aura quatre mille nouvelles la semaine prochaine, et six mille la semaine suivante. Les gens n’en peuvent plus de la situation, le 7 Octobre, les otages, la guerre à Gaza, les affrontements dans les territoires, la haine, les morts… Ils veulent sortir de cette voie sans issue, donc affronter la réalité en face. Personnellement, j’ai déjà vu le film trois fois et je ne vous mentirai pas : il est difficile à regarder. Mais il est plus que temps de trouver un autre chemin vers la paix. Il faut réfléchir ensemble, Juifs et Arabes, Israéliens et Palestiniens.
Après l’année et demie qui vient de s’écouler, vous pensez que c’est possible ?
J’en suis sûr ! Aucun d’entre nous n’a d’autre endroit où aller ; donc la seule option, c’est de nous entendre pour vivre ensemble. Nous n’avons pas le choix. Et nous le faisons déjà. À plein d’égards, nous vivons ensemble. Nous montons des projets ensemble. Toute cette campagne de projections est le fruit d’une collaboration entre Israéliens et Palestiniens, tout comme le film lui-même l’a été. Les réalisateurs ne sont pas encore venus à nos projections mais nous sommes en contact avec eux. La dernière fois que nous nous sommes parlé, ils étaient encore à Los Angeles. Peut-être monterons-nous une projection en leur présence après leur retour.