Masculin, féminin, neutre

Pris dans la tourmente des catastrophes qui traversent le monde, on a quelque difficulté à s’intéresser à un sujet qui paraît si anodin… Pourtant, puisque le Sénat y a consacré son temps, penchons-nous sur ce thème qui fait tant débat : l’écriture « inclusive ».

Nous l’utilisons volontiers sur ce blog et dans nos expressions en général. Une exception : notre tribune municipale, limitée à 1 333 signes, ce qui nous interdit hélas de féminiser nos termes, sauf à dépasser l’espace qui nous est imparti. On regrette bien alors de ne pouvoir accorder au féminin la place qu’il mérite !  

Les sénateur·trices ne sont pas les seul·es à s’être penché·es sur ce problème crucial, puisque même le Président a cru bon d’affirmer qu’en bon français, « le masculin faisait le neutre ». Une formule alambiquée pour nous expliquer qu’en grammaire le masculin ne désigne pas que des hommes. Il ajoute qu’il est donc inutile de rajouter ce « point médian » diabolique qui rendrait tout texte illisible.

Plusieurs remarques.

Tout d’abord, le Président n’est pas notre linguiste en chef. Ce n’est pas lui qui décide fort heureusement de l’évolution de notre langue. Toute langue vivante se transforme au fil du temps, des mots nouveaux apparaissent et les formes grammaticales ne sont pas immuables.

Ensuite, E. Macron semble réduire l’écriture inclusive au seul point médian. Sauf qu’il existe bien des manières de faire apparaître dans nos écrits la moitié de l’humanité. On connaît tou·tes les expressions du type « Gratiennois, Gratiennoises », ou les écritures comme « né(e) le… », ou encore les fameux mots « épicènes » tels que « élève » ou « camarade »  qui pour le coup, n’oublient personne.

Et en remontant un peu le temps, on sait que la règle qui veut que « le masculin l‘emporte sur le féminin » est finalement assez récente, et qu’on utilisait encore il y a peu l’accord dit « de proximité » pour ainsi écrire : «  les garçons et les filles sont assises ».

Bref, tout cela semble plus subtil que la seule assertion péremptoire du Président. Lequel s’inquiète des difficultés de lecture que l’écriture inclusive engendrerait. On lui suggère alors d’accorder à l’école publique, si dégradée, les réels moyens pour que le français y soit correctement enseigné. De profs formé·es, des effectifs réduits, des maîtres et maîtresses spécialisé·es dans l’aide aux élèves en difficulté scolaire, par exemple.

Enfin, les temps changent. On a beau nous expliquer, à nous pauvres femmes, que nous sommes incluses dans les formules au masculin, que penseraient donc les hommes qui entendraient aux infos : « bonjour à toutes, les Françaises sont intéressées par les voitures électriques »,  « les dirigeantes européennes sont inquiètes », « les manifestantes battent le pavé », car « le pouvoir d’achat des ouvrières est fragilisé » pendant que « les actrices se préparent pour le festival de Cannes ». Comprendraient-ils que cela inclut aussi les hommes ? « Les réactions qu’une telle expérimentation ne manquerait pas de susciter nous permettraient de saisir le caractère non anecdotique de ces questions », nous disent Maria Candea et Laélia Véron, dans leur petit manuel d’émancipation linguistique (« Le français est  à nous », Éd. La découverte) .

L’écriture inclusive n’est pas une lubie moderne, nous rappelle l’historienne du langage Éliane Viennot. C’est l’Académie française, on ne peut plus masculine, qui a par exemple œuvré à la disparition des noms féminins qui désignaient les métiers ou fonction des femmes… des écrivaines et des autrices existaient jusqu’au 17è siècle.     

Les choses et la langue évoluent, et même à Saint Gratien. Longtemps j’ai reçu -non sans énervement- des convocations envoyées à « Isabelle Volat, conseiller municipal ». Longtemps, on nous a intimé l’ordre de nous adresser à « madame LE maire », lorsque la première magistrate était une femme. Ce qu’on appelle un « solécisme », c’est à dire une syntaxe incorrecte… Aujourd’hui, son titre est bien devenu « madame LA sénaTRICE ». Tout change, rien n’est désespéré. On imagine toutefois que malgré cette évolution personnelle, son vote au Sénat n’a pas été favorable à l’écriture inclusive…  

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